PRESENCE DES SAINT-SIMON A LA FERTE-VIDAME (1635-1764)

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1982 p. 9-10)

 


L'irremplaçable mémorialiste qu'est Louis, duc de Saint-Simon, n'a pas manqué de rappeler, dans son Oeuvre, que c'est le roi Louis XIII, qui " avait voulu que son père achetât la terre " de la Ferté-Vidame, ou la Ferté-Arnaud, " nom distinctif de cette Ferté parmi tant d'autres Ferté en France, qui en ont conservé le nom générique de ce qu'elles ont été, c'est-à-dire des forts ou forteresses ". Le duc Claude de Saint-Simon, depuis peu pair de France, et jouissant pleinement de la faveur royale, en devint en effet propriétaire en " s'en rendant adjudicataire par arrêt de la Cour de Parlement en date du 19 mai 1635, délivré le premier août audit an, intervenu sur les saisies faites " par les créanciers du sieur Préjean de la Fin, Vidame de Chartres " (cf. Archives Nationales, Minutier central).

Le titre de Vidame de Chartres, attaché à la terre depuis la fin du 14ème siècle et que portèrent les représentants de l'antique maison de Vendôme, avant les sieurs de la Fin, n'en était pas le moindre des charmes aux yeux de l'acquéreur; encore que réduit à des fonctions décoratives, sans rien garder de ce qui avait trait à la défense du temporel de l'évêque, le vidame était tenu aux foi et hommage vis-à-vis du prélat, et, de ce fait, les ducs de Saint-Simon se devaient de " présenter par chacun an, le jour de la purification de la Sainte Vierge, à la grande messe de l'église de Notre Dame de Chartres, un cierge de six livres pesant, avec poignée de velours violet, suivant les transactions des 31 mai 1619 et 8 mai 1638, contenant réduction du cierge de 60 livres auxdites 6 livres " (cf. Arch. Nat.).

" La proximité de Saint-Germain et de Versailles, dont la Ferté n'est qu'à vingt lieux, fut cause de cette acquisition " (S.S., Mémoires), pour laquelle, malgré la générosité du Roi, le duc fut contraint d'emprunter ainsi qu'en témoigne un document resté inédit, datant de 1639, et constituant les prémices d'un endettement et d'embarras financiers dont son fils se trouvera accablé jusqu'à la fin de sa vie. Si le duc Claude fut d'abord peu assidu à la Ferté-Vidame, qu'il négligea longtemps pour le séjour dans ses domaines de Blaye, il prit enfin l'habitude " d'y passer les automnes ", occasion de faire connaître à son fils ce qui deviendra pour ce dernier un domaine d'élection.

Il le deviendra plus encore au lendemain de la mort de son vieil ami Philippe d'Orléans, l'ancien Régent de France, la fin de l'année 1723 marquant le début d'une retraite politique qui s'avérera définitive ; de fait, les quelques 80 lettres du duc datées de la Ferté, qui sont actuellement connues (soit environ le quart des lettres retrouvées), montrent assez que Louis de Saint-Simon partagea ses loisirs entre ses successives résidences parisiennes et " sa seule terre bâtie ".

Indépendamment des quelques vues, estampes ou aquarelles, qui sont à même de restituer les grandes lignes d'une demeure provinciale où le duc avait plaisir à constater " qu'un reste de seigneurie palpitait encore ", certains feuillets d'archives fournissent la description du " gros château et cour au devant, entourés de fossés remplis d'eau vive, avec pont-levis, jardin, parc et étangs d'environ dix-huit cents arpents, le tout situé au Bourg de la Ferté, paroisse dudit la Ferté et Lemblore ; divers bâtiments, édifices et jardins tant aux environs du château que dans le bourg ; une forêt appelée la Forêt de la Ferté, et diverses autres pièces de bois tant auxdits lieux de la Ferté, Beaussart et Senonches qu'es lieux circonvoisins composant six mille arpents, tant en taillis que hautes futayes ; plusieurs domaines, fermes, métairies, manœuvreries, moulins à vent et à eau, terres, près, pâtures, étangs, brières et autres... avec droits féodaux et seigneuriaux, de chasse, de pêche, des halles, foires et marchés tant au bourg de la Ferté qu'à Senonches ; de haute, moyenne et basse justice, de maîtrise particulière des eaux et forêts, de voirie, péages et travers et autres droits honorifiques, le Comté de la Ferté-Vidame (et seigneurie, chatellenie de Beaussard, érigés à ce titre par Louis XV en novembre 1731), s'étendant sur plus de 35 paroisses circonvoisines "(cf. Arch. Nat.).

C'est en ce cadre, sur lequel l'inventaire mobilier dressé en avril 1755 (cf. Arch. Nat., Minutier), projette quelque éclairage, que le mémorialiste, peu soucieux d'une Cour qu'il ne fréquentait plus guère qu'aux occasions marquantes, s'attacha à un domaine qu'il ne quittait qu'à regret, après les séjours qu'il y faisait en compagnie de son épouse ; une lettre, encore inédite, datée de novembre 1739 (collection de M. le Professeur Yves Coirault), mentionne le retour à Paris de madame de Saint-Simon, son époux ne la suivant " que huit jours après ".

La mort de la duchesse, survenue le " 21 janvier 1743, à trois heures du matin, au château de la Ferté-Vidame " (cf. Arch. Nat., doc. inédit), causa une si profonde émotion à son époux qu'il en interrompit la rédaction, alors en cours, de ses mémoires et ne laissa pas de tracer sur son manuscrit une fort émouvante ligne de croix et de larmes. Suivant la volonté de la défunte, exprimée dans un testament rédigé dès le 25 juin 1723 (pièce inédite), le duc fait ensevelir son épouse dans le caveau de l'église de la Ferté, et le registre de la paroisse, conservé aux Archives d'Eure-et-Loir, fait état de l'inhumation du 24 janvier 1743 (un extrait du registre figure aux Arch. Nat., Minutier central). Le veuf, inconsolable de la perte " de cette perle unique... qui a fait de lui tant qu'elle a duré, l'homme le plus heureux " ne manqua pas de souscrire aux clauses d'un testament qui n'oubliait pas de doter la paroisse de fondations charitables. A cet effet, étaient prévus l'entretien d'un vicaire pour l'instruction des garçons du bourg et celui de sœurs de charité pour l'éducation des filles et le soulagement des pauvres et des malades. L'hospice, fondé par les Saint-Simon dès 1720, et déjà doté de 1050 livres de rente, fut finalement confié en 1746 aux filles de Saint-Paul de Chartres ; la circonstance est d'autant plus méritoire pour celui qui restera " le père des pauvres ", que le duc n'arrivait plus à faire face à des embarras financiers cruciaux.

Obligé de placer la gestion de ses revenus sous le contrôle rigoureux d'un syndicat de créanciers à partir de juillet 1748, le mémorialiste, éminemment soucieux de ses devoirs de seigneur et de chrétien, n'aura garde d'oublier les nécessiteux de son domaine et s'obligera à une aumône de 2000 livres en or, en faveur du curé de la Ferté, Maître Gérard Delan (cf. copie Arch. Nat.) ou Duhan, ainsi qu'il appert de la lettre du 7 octobre 1754, écrite quelques mois avant sa mort. Dès lors, le personnel du duc en référera au notaire séquestre parisien, Maître Delaleu, pour tout ce qui intéressait la gestion domaniale ; au sein d'un volumineux registre des délibérations des créanciers (cf. Arch. Nat., Minutier), tenu depuis avril 1749, quelques missives, scellées du sceau ducal de cire rouge, font état de démarches du sieur Hachette, receveur au comté, pour des chevaux et l'exploitation des forêts, voire encore celle du sieur Talbot, garde chasse du duc, pour le produit tiré des ventes des " lièvres qui proviennent des taillis " du parc. L'état du domaine ne put que se ressentir de l'impécuniosité de son seigneur et le même Talbot, dans son envoi du 31 décembre 1752, se souciait du délabrement de la propriété et sollicitait l'octroi de fonds pour les réparations les plus urgentes, au nombre desquelles on mentionnera les colombages du cabinet des titres de Monseigneur, dont le chartrier était menacé par les infiltrations, et, plus significativement encore, les deux pont-levis si vétustes qu'il fallait les " limander " à neuf, faute de quoi " ne pourrait plus entrer aucune voiture ni chevaux dans la cour du château… ".

C'est le 10 mars 1755 que le corps du vieux duc, mort octogénaire, sera ramené de Paris, après un service à Saint-Sulpice, pour être enseveli, à côté de sa " très chère épouse " ; on ne saurait dire si l'on veilla à l'exécution de dispositions testamentaires qui prévoyaient d'unir "étroitement ensemble" les deux cercueils mais on vient d'acquérir récemment la certitude que les duc et duchesse furent les seuls des Saint-Simon à être inhumés dans l'église fondée par le duc Claude. En dépit d'assertions émanant du dernier biographe du mémorialiste, il faut convenir que le registre de la paroisse ne fait aucunement état d'autres transferts dans le caveau et la mise à jour par nous d'extraits mortuaires authentiques des deux fils de Saint-Simon suffit à prouver qu'aucun d'eux ne reposa à la Ferté. La fille et la petite-fille du duc n'y pouvaient plus songer, quant à elles, après la vente du domaine à Jean-Joseph de Laborde, le 21 juin 1764 (cf. Arch. Nat., Papiers de la Maison de France et Minutier central), pour l'importante somme de 1 535 000 livres, dont une part permit à la comtesse de Valentinois d'acquérir le domaine de Maillebois, après paiement des dettes de son aïeul. Il est vrai qu'en 1762, les créanciers étaient loin d'avoir récupéré leur dû ; un document resté inconnu, jusqu'à l'heureuse exhumation qu'il nous a été donné de faire aux Archives Nationales, indique avec précision les fournisseurs et artisans domiciliés à la Ferté-Vidame, dont le noble duc se trouvait débiteur depuis des années. Il serait sans doute plaisant d'y retrouver des patronymes familiers aux habitants de la ville chère au mémorialiste ; cela pourrait donner lieu à quelque recherche à l'occasion d'un des rendez-vous en manière de pèlerinage, auxquels les dévots du duc se plaisent à répondre en une cité qui sait avec tant de bonheur et d'efficience célébrer le souvenir de celui qui apparait comme l'un des plus grands écrivains français.


François FORMEL
Cofondateur de la Société Saint-Simon