LE DUC ET L'ABBE:MONSIEUR DE LA FERTE
MONSIEUR DE LA TRAPPE ET LA REGLE DE SAINT BENOIT
HISTOIRE D'UNE FILIATION SECULAIRE

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1991-1992, p. 47-59)

« La Trappe est un lieu si connu et son réformateur si célèbre, qu’on dira seulement que cette abbaye est à cinq lieues de la Ferté-Vidame »(1) et qu’elle est « sise dans un vallon fort solitaire »(2) ; aussi « la forêt et les collines qui l’environnent sont-elles disposées de telle sorte qu’elles semblent la vouloir cacher au reste de la terre. Elles enferment des terres labourables, des plants d’arbres fruitiers, des pâturages et plusieurs étangs qui sont autour du lieu et le rende presque inaccessible »(3). A venir de la Ferté-Vidame n’y avait-il pas « deux ponts de méchant bois fâcheux et dangereux à passer à la forge de Randonnai et la forêt de la Trappe très pénible à traverser », comme devait le noter, en 1692, le duc Claude de Saint-Simon dans la lettre qu’il adressait au si célèbre Abbé de Rancé ; et cela « tout ensemble » pour ne rien dire d’une gelée précoce, devait s’opposer à ce que le père du grand mémorialiste, fort âgé et goutteux, puisse donner suite au projet longtemps caressé de visiter son vieil ami dans « sa sainte communauté »(4).

En ce désert,
Toujours enveloppé dans un sombre silence, »(5)
« Si quelque torrent s’enfuit dans ses vallons
C’est aussi dit-on qu’au tombeau nous allons »(6),

Vue abbaye de La TrappeLa Trappe n’étant rien moins que riante, « en ses sites désolés, l’âpreté de ses mœurs se répétant dans celle du paysage »(7) ; mais « le véritable religieux n’est-il pas un homme, qui, ayant renoncé par un vœu solennel au monde et à tout ce qu’il y a de sensible et de périssable, ne vit que pour Dieu et n’est plus occupé que de choses éternelles »(8), au point qu’il faut se pénétrer de cette mystique vision du saint lieu :

« Habitants de ces bois que le mépris du monde
Fait jouir en secret d’une paix si profonde,
Que le monde insensé vous porterait d’envie
S’il savait le bonheur d’une si douce vie...
Vous en avez banni la fraude et l’imposture...
O mœurs! O saintes mœurs qu’une vertu si rare
Mérite le bonheur que le Ciel vous prépare! »(9)

 

Le renoncement total de soi-même, rançon par essence de la perfection, allait de pair avec des austérités telles qu’à leur évocation d’aucuns « n’ont pu s’empêcher de frémir »(10), et c’est peu dire que « l’air trop aquatique »(11) du lieu ne faisait qu’y ajouter ; aussi apparaissent-elles à certains comme « un joug de fer auquel des personnes sages ne devraient pas se soumettre et sont- elles regardées comme des imaginations inutiles »(12). Si le dépassement de soi faisait des moines « des crucifiés de Dieu », cela s’entendait par « la mortification de l’esprit et des sens, les travaux des mains, les pénitences rigoureuses, l’amour de Dieu et de la charité, la prière, la retraite dans le silence, l’abstinence et l’austérité de la nourriture, les couches dures, la nudité des pieds, la discipline, le cilice, l’oraison et la psalmodie à la louange de Dieu, la patience dans les infirmités et les maladies(13), et la méditation de la mort,... car voilà qui fait des hommes intrépides dans la confession de la foi », pour reprendre les propres termes de celui qui fut le grand réformateur de la Trappe(14).
On a nommé l’Abbé de Rancé, « si grand, si saint, si au dessus de l’homme »(15), « le modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes et religieuses », qui fit de Notre-Dame de la Grande Trappe le berceau et la maison mère d’autres monastères, et à laquelle tous les trappistes doivent leur nom, leur existence et leur gloire »(16). Pour en limiter les développements, on limitera l’historique du lieu à la traduction du texte latin de la significative inscription qui se trouve apposée sur le mur du chapitre actuel et qui rappelle que : « La Maison-Dieu fut fondée par Rotrou, comte du Perche ; ce seigneur en l’an 1132, fit construire en exécution d’un vœu(17) un oratoire, puis un monastère, qu’il confia aux religieux du Breuil-Benoît de l’ordre de Savigny. Les religieux de la Trappe, avec l’ordre de Savigny tout entier, passèrent sous la discipline de l’Institut de Cîteaux, en l’an 1147(18), et c’est le très illustre et très agréable à Dieu(19) Armand-Jean Bouthillier de Rancé, abbé de ce monastère qui amena avec force et douceur ses religieux à un genre de vie plus austère, en l’an 1664 »(20).

abbé de RancéIl faut entendre qu’il s’agissait d'un retour à la règle de Saint Benoît(21), dont on a pu écrire qu’elle était « un précis du christianisme, mystérieux abrégé de la doctrine de l’Évangile et de toutes les constitutions des Saints-Pères »(22), véritable flambeau de l'Église à travers toute l’Europe du Moyen-âge ; ce fut en soi-même « l’Arche Sainte » qui conserva les monastères dans leur pureté, tout en contribuant à sauver les richesses intellectuelles de l’antiquité chrétienne et païenne et qui est à l'origine des merveilles de l’architecture du IXème au XIIIème siècle(23) ; de l’abbaye de Cîteaux, en effet, émanera la grande famille cistercienne et plus particulièrement Clairvaux, fondée par le grand Saint Bernard, l’illustre prédicateur de la seconde croisade, à l’influence duquel la Trappe devait le rattachement de 1147(24). Encore que dépourvue de défenses architecturales, l’abbaye parviendra à conserver la ferveur primitive, jusqu’aux grands troubles de la guerre de Cent Ans, époque où commença une décadence que devait aggraver la mise en commande de 1527(25) ; c’est pour ne rien dire des guerres de Religion dont ne se ressentiront pas moins les seigneurs de la Ferté-Vidame, ces Ferrières héritiers huguenots des Vendôme, d’autant plus exposés qu’ils tiendront le devant de la scène, eu égard à leur grande proximité avec le roi de Navarre, le futur Henri IV(26). Aussi la situation était-elle catastrophique au début du XVIIème  siècle, au point qu'on n’y voyait « plus de clôture, plus d’offices, plus d’habit, mais la ruine du temporel accompagnée de celle du spirituel »(27), sauf à n’y rencontrer qu’une poignée de religieux, « qui étaient de vrais bandits »(28).

Ainsi la Maison-Dieu Notre-Dame de la Grande Trappe échut-elle en 1627 au jeune Rancé, par une nomination d’abbé comandataire fort abusive, qui, selon les mœurs de l’époque, devait tout au crédit d’une famille de secrétaires d’État bien en cour et bénéficiant de la haute protection du cardinal de Richelieu((29). On comprendra que durant bien des années :

« Il est vrai que l'Abbé n'a d'abbé que le nom;
On le voit moins souvent à l'église qu'à la table.
Il sait semer des fleurs sur le chemin des cieux(30),
Et lit son bréviaire au fond de deux beaux yeux »(31).

De fait, « cet abbé d’humeur amoureuse et guerrière »(32), assurément « fort poli, agréable et répandu dans le grand monde, était particulièrement bienvenu chez la duchesse de Montbazon(33), et c’est la mort de cette dame qui fut un des principaux motifs de sa retraite »(34), en ce qui pourrait apparaître comme « une réplique de la dernière scène du Rouge et le Noir de Stendhal »(35). A en croire en effet une tradition fort macabre, dont on trouve l’écho dans des écrits sérieux, mais dont Saint-Simon qui la rapporte assure qu’elle n’est qu’une « fiction »(36), de l’aveu de Rancé lui-même, c’est en se rendant au chevet de la duchesse qui se mourait de la petite vérole(37) que l’abbé serait entré chez elle, mais que « le premier objet qui se serait présenté à ses yeux avait été sa tête, qu’on avait coupée pour la mettre dans un cercueil de plomb qui se trouva trop court »(38). Il n’en est pas moins vrai « qu’il était auprès d’elle et ne la quitta point» jusqu’à ses derniers instants et que « les impressions de ce coup ont été si grandes » qu’il mesura « la leçon pour ceux qui ne sont pas détachés du monde et pour ceux qui sont persuadés de son néant et qui travaillent à s’en déprendre »(39). Aussi n’eut-il plus de cesse que de se consacrer « au dessein de faire revivre dans son abbaye le premier esprit de Cîteaux »(40), sauf à tenter de ramener tout à coup une communauté dissolue « à la vie ancienne de Saint Bernard dans toute son austérité primitive »(41), en dépit de l’incrédulité de beaucoup. S’étant dépouillé lui-même de ses biens, en ne gardant que la Trappe,

« Monsieur de Rancé, son abbé comandataire,
Exprès pour la courber sous une règle austère
Prend l’habit de trappiste en l’ancien repaire,
Et l’air froid qui descend des voûtes glacées,
En tombant sur son front, calme un peu ses pensées »(42),

le roi Louis XIV ayant très exceptionnellement accordé la régularisation, seul état susceptible d’imposer durablement le retour à « l’Étroite Observance » de la règle de Saint Benoît, le véritable législateur des Cisterciens(43). Les principes ne manquèrent pas d’en être rappelés par Rancé, dont les écrits font ressortir que:

« Si Saint Benoît a un peu modéré les règles anciennes, le genre de vie qu’il a institué ne laisse pas d’avoir des austérités considérables, si l’on retranche les adoucissements et les abus qui se sont introduits contre la pureté de la Règle : une nourriture très vile et très pauvre, une abstinence rigoureuse, des jeûnes exacts, des couches dures(44), de longues veilles, des travaux pénibles(45), un silence inflexible, une séparation de tout commerce avec le monde, une présence de Dieu continuelle, une vigilance de toutes ses actions, une attention fixe sur la fin de sa vie, enfin une privation de tout divertissement, de toute récréation, même les plus innocentes, disons un crucifiement perpétuel ; voilà de quelle force on revient à Dieu par les travaux d’obéissance, en observant toutes ces pratiques si nécessaires et si saintes, un solitaire n’étant pas un homme destiné à une vie qu’on peut regarder comme une souffrance et un martyr continuel »(46).

C’est bien entendre que les religieux soient « foulés comme le raisin dans le pressoir » (47), tant qu'ils n’auront « ni la mortification d’un crucifié, ni la sainteté des Apôtres et ni la pureté des anges »(48), les récompenses célestes les plus solides étant promises à ceux qui ont su renoncer. En dépit, ou en vertu même, de l’austérité des maximes, ni les vocations, ni l’indéfectible appui des pénitents ne manqueront à la Trappe pour combler les rangs horriblement décimés(49), comme :

« Si chaque nouveau soleil n’éclairait un cercueil,
Dans cette sombre et sinistre demeure...
Toujours enveloppée dans un total silence »(50),

et où la vie se devait de s’achever saintement et rituellement « sur la paille et la cendre »(51), comme le rapporte avec émotion Saint-Simon en relatant la mort édifiante de Rancé ; car :

« Tel est ce Saint Abbé, qui de la pénitence
Aux moines de son temps montre le vrai sentier,
Fils du grand Saint Bernard et son digne héritier;
Il prêche le travail, l’oraison, le silence,
Et ne dit rien, dans tout ce qu’il avance,
Qu’il ne pratique le premier »(52).

En de rudes et fermes assauts(53), il eut cependant à mener un combat permanent contre bien des détracteurs, nombreux à dénoncer les excès de la Règle, sauf à en triompher et ajouter encore aux exigences des prescriptions :

« Cloîtrés, inspirez-moi de nouvelles rigueurs ;
Je puis à présent défier les douleurs,
Le feu n’enflamme pas la cendre. Que peut faire
Au volcan de lave un éclat de tonnerre? »(54).

Ainsi « l’Abbé Tempête », ainsi qualifié par un des plus érudits analystes de la spiritualité du XVIIème siècle(55), car « la grâce et la droiture ne sont pas forcément gracieuses »(56), en vint-il à la proscription des études monastiques, s’opposant en cela très vigoureusement au savant Mabillon ; c’était réfuter l’idée selon laquelle ces occupations ont été établies par Saint Benoît, dont les instructions ne visaient au demeurant « que deux heures de lecture par jour à faire de livres de piété, Saintes Écritures et vies des Saints-Pères »(57), l’érudition « étant l’écueil de l’humilité et source de vanité pour le cœur de l’homme, sans qu’il s’aperçoive de son désordre »(58). « Heureux donc est celui qui vit dans le dégagement parfaitdes choses de la terre, car on ne vit uniquement que pour mourir, aussi le seul bien solide dont on puisse jouir est d’être dans des lieux où l’on attend en repos le terrible moment », tout ce que Saint Benoît présente « n’ayant que cette seule pensée » ; car « il faut demeurer d’accord que tout en ce monde n’est qu’inquiétude et agitation, que le danger est d’y demeurer sans même faire une réflexion qui donne au moins le véritable regret de préférer une vapeur, une ombre », aux réalités spirituelles(59).

A s’en tenir aux nourritures terrestres, on peut mesurer la sévérité des lieux et du régime, puisqu’on ne voit servir au réfectoire qu’un « potage au sel et à l’eau et des herbes mal cuites(60), ensuite deux ou trois plats de légumes..., comme des lentilles mal apprêtées et un gruau, point excellent, que ne compensaient guère les épinards au goût de cendre ou de terre, faisant du bruit sous les dents », ce qui incitait « à se contenter du fruit, qui était fort bon » ; le tout d’ailleurs était  « fort propre, chacun des religieux ayant sa serviette, sa tasse de faïence, son couteau, sa cuiller et sa fourchette de buis, qui demeuraient toujours en place, et, devant eux, plus de pain qu’ils n’en peuvent manger..., mais fort bis et difficile à avaler, parce qu’il s’allongeait sous la dent comme du cuir..., un pot d’eau et un autre pot un peu plus qu’à moitié plein de cidre » ; cette boisson  « incommodant plusieurs religieux, on y adjoignit la bière, afin qu’on ne fut pas tenté d’avoir un jour recours au vin », croyant que c’était « une boisson désagréable mais assez saine pour des pauvres et des pénitents »(61). Le service se faisait sur « un long rang de tables de chaque côté de la salle, celle de l’abbé étant en face, au milieu des autres et contenant six ou sept places. Il se met à un bout ayant auprès de lui, à main gauche, le Père Prieur et à sa main droite les étrangers, ce qui n’arrive guère » ; la fréquence des visites n’avait-elle pas obligé à les convier à la « table des hôtes, à la salle à manger, où ce que l’on sert est pareil à ce qu’on donne aux religieux, sauf un plat d’œufs qui est la portion extraordinaire des étrangers, car on ne leur sert même point de poissons, bien que les étangs en soient remplis »(62).

Cependant « la vie cistercienne, si dure soit-elle, peut être à cause de cette rigueur même, attire »(63), le monde et le grand monde se trouvant séduits par les « effluences célestes »(64), au point de chercher à en « remonter le cours », à l’occasion de retraites dont le nombre allait augmenter le renom de l’abbaye et réjouir son abbé pour l’approbation publique que sa réforme en recevait(65). En ce quartier des hôtes dont une partie a survécu aux destructions révolutionnaires, les visiteurs de toutes conditions devaient séjourner, des humbles aux plus illustres personnages, les uns et les autres y pouvant lire « les avertissements écrits en chaque chambre »(66) et se pénétrer des obligations de la vie conventuelle. Parmi des « prélats, ecclésiastiques et seigneurs qui se succéderont sans relâche(67), on réservera une place particulière à Bossuet, « l’Aigle de Meaux s'étant transporté huit fois dans cette chère solitude, dont il disait que c’était le lieu qu’il aimait le mieux après son diocèse », sauf à s’y conformer à l’austérité des exercices de la communauté,  « tout le plaisir et le fruit de ces visites de piété se bornant à prendre un peu l’air sur l’étang ou dans les bois pour s’entretenir avec l’abbé »(68) ; aussi n’en parlait-il jamais « sans être saisi d’admiration sainte »(69), au point de témoigner « une grande douleur à sa mort, comme de la perte du meilleur ami qu’il eût au monde, Rancé, de son côté, ayant conservé pour lui, dans tous les états de sa vie, une estime singulière »(70). On peut penser que l’évêque ne lui ménagera pas son soutien, lorsque d’aucuns feront reproche à l'abbé « de ce qu’il eut quelques amis parmi les jansénistes », fantôme dont on se servit pour le rendre un moment suspect dans l’esprit du Roi, auprès duquel jusqu’au soupçon de partager cette « gnose » perdait irrémédiablement ; indépendamment de l’estime qu’il avait pu réserver aux « Messieurs de Port-Royal », avec lesquels il établit des relations, il reste qu’il ne se considéra jamais comme engagé ou lié, et ne manqua pas maintes fois de prendre ses distances(71), sauf encore à marquer sa défiance en différents écrits et par l’exclusion « qu’il donna dès lors aux jansénistes qui lui ont demandé d’entrer dans son monastère »(72). L’alerte fut particulièrement chaude, en 1698, quand les soupçons se portèrent sur deux membres du proche entourage de Rancé, alors vieilli et malade au point qu’il s’était démis de ses fonctions(73),  « accusés de vouloir faire de la Trappe un petit Port-Royal »(74) ; il revint alors à l’un des admirateurs les plus fervents et les plus assidus de l’abbaye, de la tirer de ce mauvais pas en intervenant courageusement auprès de l’évêque de Chartres, homme de confiance de Madame de Maintenon alors toute puissante(75), pour que ce prélat fasse revenir le Père de la Chaise, confesseur du Roi, de ses préventions à cet égard(76). On a nommé Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, dont les Mémoires se font largement l’écho de cette intrigue, comme de l’entretien intime et secret entre M. de la Trappe et lui(77), pour faire tomber « l’artifice et la calomnie » ; une déclaration écrite de Rancé devait permettre de faire la lumière sur ce qui n’était que la basse intrigue de Dom Gervaise, religieux indigne, désireux de supplanter et discréditer le saint réformateur, qu’il avait abusé au point d’avoir été choisi par lui pour la direction du monastère.

On se doute que Rancé fit tout pour convaincre le jeune duc que, « sans équivoque, le Jansénisme était rebelle, condamné, dangereux à l’Église et à l’État », le conjurant « de ne point tomber dans un si pernicieux écueil, sans se laisser prendre aux apparences extérieures qui pouvaient le plus le toucher, et n’en étaient que plus séditieuses et plus périlleuses..., car il n’y avait là ni paix, ni soumission, ni bonne foi sur la doctrine, mais beaucoup de dureté, de hauteur et de domination »(78). Si le duc sut s’en souvenir toute sa vie, c’est en des pages immortelles, qui constituent, avec celles qui ont trait à la Révocation de l’Edit de Nantes, l’un de ses « plus beaux titres de noblesse »(79), qu’il dénoncera les barbares destructions de Port-Royal, tout autant que les funestes conséquences de la si désastreuse « Constitution» ; sans pouvoir étouffer le janséniste en contraignant le clergé à l’obéissance, elle ne fera que raviver des querelles qui troubleront la paix de l’Église et de l’État pour les décennies, aussi, avec un apparent paradoxe, le duc de Saint-Simon sera-t-il « à  feu et à sang »(80), contre un règlement contraignant qui ne « préserva pas de tout ce venin » janséniste(81).

Mort de RancéOn reconnaît bien le tempérament bouillant, combatif et irascible du duc et pair, « immuable comme Dieu et d’une suite enragée »(82), respectueux pénitent de « l’Abbé Tempête », il est vrai, auquel il s’attacha dès l’enfance(83). Avec une émotion et une sensibilité qu’un public non prévenu n’attendait pas sous la plume du mémorialiste, ne confesse-t-il pas :

« M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui l’attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m’enchanta ; je désirai toujours d’y retourner et je me satisfis toutes les années et souvent plusieurs fois, et souvent des huitaines de suite, ne pouvant me lasser d’un spectacle si grand et si touchant, ni d’admirer tout ce que je remarquais dans celui qui l’avait dressé pour la gloire de Dieu et pour sa propre sanctification. Il m’aima comme son propre enfant et je le respectai avec la même tendresse que s’il l’eut été(84). Telle fut cette liaison... dont je regretterai toujours de n’avoir pas mieux profité »(85).

On retiendra, pour y revenir, le propos et l’humilité de l’aveu de celui qui note encore qu’il n’allait à la Trappe que clandestinement, « pour dérober ces voyages au discours du monde, à son âge » (86) ; sans doute celui qui peut apparaître comme un véritable père spirituel ne manqua-t-il pas de faire observer au jeune homme qu’on « est toujours en prise aux gens du monde et qu’ils ne perdent point d’occasion d’attaquer et d’inquiéter ceux qui font une profession particulière d’être à Dieu, quelque rang qu’ils y tiennent »(87). De fait, en dépit des précautions, le secret fut vite éventé, ce qui ne saurait d’ailleurs étonner dans ce monde fermé de la Cour, microcosme où les allées et venues étaient soumises à une surveillance de tous les instants, pour ne rien dire de la jalouse vigilance d’un souverain, qui savait, à l’occasion morigéner ceux dont les séjours en province se forlongeaient par trop(88) ; aussi le jeune duc et pair, dont les vertus processives et les emportements défrayèrent la ville et la Cour dès qu’il y fit figure, ne manqua pas d’être brocardé par Mme de Lussan, noble dame quelque peu intrigante, à laquelle il s’opposait pour défendre des parents éloignés, auxquelles la plaideuse contestait l’héritage. N’insinua-t-elle pas suavement que :
« connaissant la piété du duc de Saint-Simon, dont il donne souvent des marques si éclatantes, surtout par les retraites qu’il fait dans un saint lieu »(89),

on pouvait s’étonner de son intransigeance et de son opiniâtreté dans les procédures. S’il a été fait justice du qualificatif outrancier et partial « d’anthropophage dévot », dont d’Argenson a voulu stigmatiser Saint-Simon, en raison d’une antipathie familiale marquée(90), c’est avec Sainte-Beuve qu’il faut considérer irréfragablement le duc comme « religieux, chrétien, croyant fervent et pratiquant, sincère et respectable »(91) ; mais faut-il suivre le grand critique littéraire lorsqu’il ajoute que les retraites pieuses n’avaient lieu que « dans l’intervalle de ses contestations nobiliaires et de ses médisances »(92) ? Apprenant « dans la thébaïde à supporter Versailles…, le grand seigneur aux orgueilleuses bouderies, avait-il besoin de la solennité d’un cloître », (93), y allant chercher, de son propre aveu une « consolation », comme « s’il voulait que Jésus-Christ le console de Louis XIV »(94) ; mais « chaque fois qu’il sortait de ce lieu de pénitence, où les passions et les vanités doivent s’amortir, cet écrivain satirique n’était-il pas plus enclin à une âpre censure et plus épris de l’importance de sa duché pairie »(95), tout en « se livrant à toutes ses passions intellectuelles sans scrupules ; sauf à se mettre en règle à certains temps et à s’en purger la conscience, mais prêt à recommencer »(96). Aussi Malraux ne devait-il pas s’exclamer :

« Pensez qu’un homme comme Saint-Simon faisait retraite dans un couvent ; il n’écrit pas pendant qu’il y est, puis rentre chez lui et compose des Mémoires toutes les nuits. Le couvent n’a pas eu vraiment d’action... Il n’y pense plus! »(97).
On pourrait le croire, de prime abord, à lire le duc lui-même, qui note presque ingénument, qu’à son retour de la Trappe, en 1693, il tomba sur « une affaire qui fit grand bruit,..., qui eut pour lui bien des suites »(98), au demeurant la querelle de préséance du maréchal-duc de Luxembourg qui pouvait n’apparaître protocolairement que comme une contestation pour quelques pas de plus ou de moins, Saint-Simon se comportant comme le boutefeu de la Cour. Alors même qu’il s’attarde en pieuses évocations sur la Trappe, n’achève-t-il pas en écrivant qu’il « est temps de retourner au sujet »(99), car « après tant de solitude, il faut rentrer maintenant dans le monde » (100). Faut-il avec Saurin interpeller le duc:

« Qu’as-tu fait de ta flamme,
Pénitent de la Trappe, illuminé d’en haut,
Qui du monde flatteur reconnut l’imposture,
S’il retombe, l’Enfer s’empare de son cœur? »(101).

En fait, c’est avec José Cabanis qu’il faut prendre conscience qu’il « est de ces hommes dont Rancé disait qu’ils sont persuadés du néant de ce monde et qui travaillent à s’en dépendre » (102) ; mais l’abbé « connaissant par expérience les affaires du dehors, sources de dissipations continues », ne laissait pas de savoir « que le monde nous reprend toujours... ou plutôt que nous le reprenons nous-même, comme une chandelle éteinte se rallume tout d’un coup »(103). Aussi faut-il prendre garde de faire comme « ceux qui disent qu’ils connaissent le monde, et n’en font aucun cas, tout en passant leur vie dans ses occupations et en s’abîmant dans la bagatelle »(104) ; et, de la sorte, « ces impressions de la vérité sont bientôt effacées, car le rang qu’ils tiennent sur la terre la cache à leurs yeux »(105). On ne peut s’empêcher de rapprocher d’abord ces maximes de Rancé du cas de Saint-Simon, qualifié narquoisement par des pamphlétaires contemporains, de « greffier des pairs» ou de « syndic des ducs », voire encore de « duc de la vétille », entre autres brocards(106) ; prétendre cependant que sa foi robuste, incontestable, tout de tradition d’ailleurs, ne serait que celle d’un « dévot sans génie », réduit « à ces très petites lumières », dont parle encore Rancé, à propos des pénitents imparfaits, apparaît comme un jugement bien superficiel, auquel il faut apporter un notable correctif.
C’est par trop oublier, chez ce grand seigneur, en apparence si attentif au « grand théâtre» de la Cour, cette « obsédante et surprenante opposition de la solitude et du monde »(107), présente en filigrane dans une œuvre qui s’apparente à quelque impressionnant nécrologe; n’a-t-il pas écrit que s’y consacrer, c’est par essence « se montrer à soi-même pied à pied le néant de ce monde » (108). La profession de foi « ne peut venir que de Rancé », dont il porte la marque dès le départ, tant par les entretiens spirituels réguliers qu’il eut avec celui qui fut son directeur de conscience, que par la fréquentation des ouvrages majeurs et des « Pensées chrétiennes », qui figuraient, à portée de main, dans sa bibliothèque(109). Non moins significativement, c’est fort jeune, qu’il devait adresser à l'Abbé des fragments de ses premiers écrits, commençant par « une petite relation» de la bataille de Neerwinden, qu’il joignait à la lettre qui remerciait pour les prières que Rancé  « voulait bien offrir à Dieu pour lui, ayant souvent éprouvé que la Miséricorde ne résistait pas à elles »(110) ; viendra ensuite cet admirable autant qu’unique échantillon épistolaire d’un écrivain de vingt-quatre ans, qui travaillait « à des espèces de Mémoires... ne se proposant qu’une exacte vérité, se lâchant à la dire bonne et mauvaise, ne songeant qu’à satisfaire ses inclinations et passions en tout ce que la vérité lui a permis de dire, pour lui seul... et pour qui voudra après sa mort, sans ménager personne pour aucune considération. Aussi ne voulait-il pas s’exposer aux scrupules dans la fin de vie de les brûler,..., sa passion n’ayant fait qu’animer le style ». Il se hasarde à en soumettre à l’Abbé « quelques morceaux des plus âpres et des plus amers », se flattant qu’il aura la charité de lui dicter avis, règles et salutaires conseils...« pour dire la vérité sans blesser sa conscience »;(111). Sauf à cultiver le plus gratuitement le paradoxe, on ne saurait douter que la réponse qui vint de la Trappe fut de nature à apaiser les scrupules de Saint-Simon. Rancé n’a-t-il pas écrit que le monde est tel que même la solitude n’est point une raison « pour ne point parler ou pour ne pas écrire quand on croît que Dieu veut qu’on le fasse et qu’on a rien devant les yeux que l’édification de ceux pour qui on parle»; cela s’entendait aussi bien pour ceux dont une retraite totale ne pouvait être le lot, car « il faut bien vivre et mourir dans la place où il a plu à la Divine Providence de nous mettre »;(112). C’est l’intention bien affirmée du mémorialiste, grand seigneur, duc et pair, de la part de la volonté divine, soucieux de ses droits comme de ses devoirs, et pour lequel la politique reste indissociablement liée au religieux.
Aux lumières vacillantes de son cabinet, qui s’apparentent « aux terribles flambeaux qu’on allume aux mourants », et en se penchant sur son écritoire, le mémorialiste entendait bien faire de son oeuvre une fresque qui n’est pas s’en ressembler à quelque formidable jugement dernier ; sans conclure « que le génie d’écrire a de l’affinité avec l’Enfer..., l’abbé de la Trappe sauva dans Saint-Simon le chrétien et l’historien »;(113), et avec la perspicacité d’un fin psychologue, c’est en percevant les vertus essentielles et l’intégrité d’un homme qui peut apparaître « net comme une perle dans le fumier de Versailles »;(114) que Rancé a pu l’engager à poursuivre la titanesque besogne, véritable vision politico-mystique de l’histoire. Ce fut le plus salutaire exutoire pour un tempérament ardent et passionné qui ne maîtrisait souvent emportements et indignations, que pour obéir aux sages exhortations d’une épouse révérée. Il reste que l’indélébile marque de Rancé apparaît en sous-jacence dans l’œuvre entière, où se retrouve toujours « l’antithèse chrétienne entre l’éclat des réussites mondaines et l’obscurité de l’abîme où elles se dissolvent, entre les illusions d’ici-bas et les vérités d’outre-tombe... et c’est le grand ton de Saint-Simon qu’il maintient constamment à travers ses excès mêmes, en cette religion de l’étiquette dont il se croît le grand prêtre ; c’est un ton de sublimité presque unique dans notre littérature »;(115).
S’il se trouve chez Bossuet, il faut attendre Chateaubriand pour en retrouver l’écho, dont sa Vie de Rancé n’est pas le moindre, indépendamment des Mémoires d’Outre-tombe ;elle ne devait paraître que tardivement, sous le règne de Louis-Philippe, après « le retour des frères de l’exil » ;(116) et la restauration de leur « Thébaïde» anéantie par le terrible ouragan de la Révolution, alors que sur les vestiges de la maison des hôtes et sur quelques pans de murs du bâtiment créé par le duc de Penthièvre, on apercevait « les écussons insultés des armes de France » ;(117) et de Saint-Simon, symboliques souvenirs, encore visibles de nos jours, en dépit du martelage profanateur ; ne témoignent-ils pas des bienfaits répandus par les anciens seigneurs de la Ferté-Vidame, au nombre desquels on rappellera les salvatrices interventions du mémorialiste qui fit donner, sous la Régence, les subsides qui évitèrent « au Saint désert rempli de bénédictions... la ruine certaine et imminente, étant si mal en ses affaires »(118). On ne saurait non plus passer sous silence cette rente de six livres, dont la perpétuité est l’expression significative d’une fidélité et d’une filiation spirituelle séculaires entre les châtelains successifs de la Ferté et les abbés de la Maison-Dieu. On doit à la bienveillance et à l’indulgente sollicitude de Frère Lucien Aubry, Prieur de l’Abbaye, la communication d’un document majeur, qui rappelle cette fondation en ces termes(119) :

« Paroisse de la Ferté-Ernaud,

Aux Religieux, Abbé et couvent de cette abbaye appartiennent six livres de rente sur la terre et Chastellenie de la Ferté Ernaud, qui leur ont été données en aumosnes par Guillaume, seigneur de la Ferté Ernaud(120), qui a choisi sa sépulture dans ladite abbaye. Cette rente a été reconnue par les successeurs, mais ladite terre ayant passé par décret(121), l’on en fut évincé faute de présenter les titres en original, cependant Mr le Duc de St. Simon a bien voulu reconnaître la dite rente, lorsqu’on lui a représenté les Titres à la charge d’une messe basse, comme le montrent les pièces dont la teneur suit... ».

Après le rappel du texte latin de la ratification d’avril 1226, se trouve en effet reproduit celui de la reconnaissance de Claude de Saint-Simon, père du mémorialiste du 15 septembre 1668, signée au château de la Ferté en présence du procureur du Révérend Père Abbé de Rancé, pour lequel le duc reconnaît avoir « une considération particulière », agissant ainsi « par un mouvement de dévotion envers Notre-Dame de la Trappe », alors qu’il pouvait s’estimer en droit de ne pas reconnaître une prétention dont elle avait été déboutée au Parlement(122).

Après le mémorialiste et sa petite-fille, la comtesse de Valentinois, Jean-Joseph de Laborde se trouvera naturellement redevable d’une rente, dont il est fait expressément mention dans l’acte de vente du domaine de la Ferté, du 21 juin 1764, « étant à charge pour l’acquéreur de payer les arrérages des six livres de rente envers l’Abbaye de la Trappe »(123). On ne saurait douter que le duc de Penthièvre, après lui, n’y ait souscrit, d’autant que le souvenir de ses générosités se conservera tout autant que celui des retraites qu’il fit dans une solitude où, peut-être, « le duc de Saint-Simon ne put se guérir de l’âcreté de son humeur, alors que le petit-fils de Louis XIV sut y perfectionner sa vertu »(124).
Les paiements de la rente furent suspendus en raison de la dépossession dont fut victime la fille du prince, la Duchesse d’Orléans, jusqu’à la restitution du domaine à la Restauration ; il est curieux de constater, qu’après son décès, son fils, Louis-Philippe, et sa fille Madame Adélaïde,  « furent assignés en qualité d’héritiers» de leur mère, en avril 1834, devant le tribunal de la Seine pour arrérages de diverses portions de rentes hypothéquées sur le domaine de la Ferté-Vidame par le duc de Penthièvre, notamment celle qui était due à l’Abbaye de la Trappe ; encore celle-ci s’en trouvait-elle dépouillée depuis que la République avait affecté la somme correspondante à la maison de santé de Charenton, ainsi créancière du « Roi des Français » depuis plusieurs années, par un singulier détournement des intentions des fondateurs de la rente(125).

La filiation séculaire aurait été rompue si le souverain n’avait pas éprouvé le désir de rétablir la chaîne des temps et de « revoir la solitude... qui avait conservé le souvenir des jeunes années du Roi, comme de l’affection que lui portait son grand-père, le Duc de Penthièvre, un de ces hommes rares qui illustrent le dix-huitième Siècle... dont la mémoire est restée gravée dans les cœurs, quoique les tempêtes politiques aient détruit les monuments de sa piété ». Ainsi pouvait s’exprimer l’Abbé, le samedi 2 octobre 1847, en recevant le roi Louis-Philippe et sa famille(126), sans doute en résidence dans le petit château restauré de leur domaine fertois (127), occasion de rappeler la visite princière de juin 1788, le monarque, alors adolescent ayant accompagné, avec sa sœur, son vertueux aïeul. Si le royal visiteur fit remarquer que la sainte Maison « était alors plus prospère », il l’assura de son appui et marqua son passage par l’octroi des statues de Saint Benoît et de Saint Bernard pour mettre au dessus du grand portail, sans oublier deux statues de la Vierge, dont l’une était destinée à la chapelle de l’Abbé de Rancé(128). Frappé par l’extraordinaire portrait du grand réformateur qui figurait alors au chapitre et dont son frère, le duc de Montpensier, avait noté l’existence 59 ans auparavant en indiquant qu’il avait été réalisé à l’initiative « d’un certain M. de Saint-Simon... qui le donna à la Trappe »(129), le roi émit le désir de « tirer une copie de ce portrait original de Rancé par Rigaud »(130). Aussi la toile prit-elle le chemin de Paris, pour ne revenir qu’en janvier 1849, après la Révolution de 1848.

On sait le caractère exceptionnel de l’exécution d’un tableau qui « est dû à l’adresse et à la dépense d’un jeune seigneur de la Cour, ami de père en fils du Père Abbé »(131), c’est bien sûr Saint-Simon, dont « il faudrait presque révoquer en doute ce qu’il raconte sur la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaud le portrait de Rancé »(132), si d’autres personnages n’avaient apporté des  témoignages concordants. On comprend l’étonnement de Chateaubriand en songeant à l’extraordinaire manège du grand peintre, entraîné par le duc auprès de Rancé, auquel sont comme  « arrachées » les trois visites qui parurent nécessaires à l’artiste, présenté comme un officier bègue, afin « d’attraper »(133) subrepticement la précieuse tête, « pour l’adapter à Paris sur une toile en grand, et, pour y joindre le corps, le bureau et le reste »(134).
Aussi « ce Rigaud, les yeux collés sur Rancé, nous est-il la clef de Saint-Simon »(135), qui se plut à garder en permanence sous son regard la physionomie vénérée, tant à la Ferté-Vidame, où fut conservé jusqu’à sa mort(136) l’original en pied, qu’en cette salle d’apparat de ses hôtels parisiens successifs, où figurait une réplique(137) ; ne portera-t-il pas encore sur lui toute sa vie, « la croix de bois bordée de métal avec laquelle le saint abbé réformateur a été béni », comme il ne se séparera jamais, non moins symboliquement, de cette « bague d’un rubis, où est gravé le portrait de Louis XIII »(138), monarque pour lequel il manifesta un attachement quasi mystique, et dont on se souviendra que c’est grâce à ses libéralités que la Ferté-Vidame fut achetée par le duc Claude. Mieux que fidèle, peut-être « Saint-Simon est-il la fidélité » même(139), et tout, jusqu’à ses dispositions testamentaires, en portera la marque ; au legs à l’Abbaye « du portrait original de son saint abbé », fait écho cette adresse aux « religieux et solitaires de cette sainte Maison» de prier pour le repos de son âme.
N’apparaissent-elles pas comme l’ultime message et comme la discrète invite à l’imiter, de celui qui, de Paris ou de la Ferté-Vidame, jette sur la Trappe « un œil d’envie », au point que son œuvre même en acquiert une dimension particulière, car c’est déjà beaucoup « de soupirer après un cloître dont on n’est pas digne », sauf à reprendre encore une très heureuse expression de Roger Judrin, ne faut-il pas entendre que, décidément, « Saint-Simon est assis en Dieu dans l’oratoire de Rancé »(140), et sur la dalle de la sépulture vide et profanée de l’église de la Ferté-Vidame, c’est dans le droit fil de la pensée du saint abbé que pourrait figurer cette épitaphe du noble duc :
« Hic jacent neque cinis, neque pulvis, sed nihil »(141).

F. FORMEL
Co-Fondateur de la Société Saint-Simon