PRESENCE DES SAINT-SIMON A LA FERTÉ-VIDAME :
MONSEIGNEUR
ET LA POSTE

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1984-1985, p. 19-23)

Pour indéniable qu’ait pu être pour lui l’attrait de la Cour, « ce séjour des Dieux en ce monde » (1), « qui ne rend pas content, mais empêche qu’on ne le soit ailleurs » (2), le Duc de Saint-Simon n’a pas dissimulé, jusque dans ses Mémoires, son « impatience d’aller chez lui, respirer un air plus sain et plus tranquille » (3), ne pensant bien souvent qu’à  « s’en aller à la Ferté » (4) pour « y réfléchir » et « s’y reposer »(5) des tribulations du Grand Théâtre ; on sait d’ailleurs que sous le prétexte de s’y rendre pendant la quinzaine de Pâques, « qui est le temps ordinaire d’aller à la campagne » (6), l’homme se ménageait la possibilité de passer « les jours saints » à la Trappe, afin d’y faire discrètement oraison et retremper son âme en ce saint lieu.

Sauf encore à y profiter le plus possible « de la belle saison »(7), il avouait encore que s’il « n’avait tenu qu’à lui », il aurait « poussé plus encore ses séjours » en une campagne où « il se plaît plus que partout ailleurs, même en tout temps »(8). Il est très significatif de constater qu’il ne devait accepter pour son épouse la lourde charge de dame d’honneur de la Duchesse de Berry, petite-fille par alliance de Louis XIV, qu’à la réserve de congés assurés pour « des absences et des voyages à la Ferté » (9) ; on mesure en effet le caractère exceptionnel de la dérogation royale, quand on la compare à l’assiduité contraignante à laquelle les courtisans les plus huppés et les mieux en Cour étaient assujettis. Se devant de suivre l’impérieux monarque lors d’un de ses séjours à Fontainebleau, en août 1713, le duc confesse que cela le « fait enrager pour la Ferté, et le temps qu’il fait achèverait de les désespérer, s'il n’amortissait son désir ordinaire d’aller chez lui », se résignant « au hasard de l’arrière saison de la fin septembre » (10). Même après la semi-disgrâce et ce qu’il faudra appeler la retraite de 1723, le mémorialiste s’obligera, mais à regret, à quitter « ses ouvrages et ses plants » (11), pour « des mouvements de voyage qu’il faut bien faire de temps en temps à la Cour » (12) et se trouvera ainsi partagé entre son hôtel parisien (13) et « sa seule terre bâtie ».

« La fatigue des courses » (14) ajoutait, il est vrai, à l’ennui de s’absenter d’une résidence seigneuriale, dont la proximité de Versailles et de Paris, cependant appréciée par le duc, apparaît d’une commodité tout de même relative quand on songe aux conditions de voyage de l’époque, en dépit des facilités qu’un grand seigneur ne manquait pas d’avoir en comparaison du commun des mortels. Le mémorialiste a, le plus clairement du monde, indiqué qu’il lui fallait pour le moins « huit heures de la Ferté à Meudon » (15), soit approximativement neuf bonnes heures pour gagner la capitale. La consultation des inventaires dressés respectivement en 1743 et en 1755, après décès de l’un et de l’autre des deux époux, permet de constater que le couple avait d’abord disposé, en sus d’un carrosse de ville, d’une confortable et « grande berline à deux fonds, doublée de velours d’Utrecht et de petit-gris, garnie de ses deux coussins remplis de plumes, couverts de pareil velours, de six stores de taffetas de même couleur, de ses trois glaces, sur son train avec roues, siège du cocher couvert de pareil velours du dedans dudit carrosse, avec les franges de soie, ladite berline aux armes desdits Sgr. Duc et Dame Duchesse » (16).

Cette innovation berlinoise adoptée à la Cour (17) s’étant sensiblement alourdie en passant de 2, à 4, puis à 6 places et comportant alors deux fonds, le Surintendant des Postes en avait dû restreindre l’usage en défendant aux Maîtres de Poste de fournir aux usagers les chevaux que les pesants véhicules usaient plus tôt que de raison ; aussi fallait-il le crédit et la haute position de Saint-Simon pour bénéficier, à cet égard, des exemptions que M. de Torcy n’était pas trop enclin à accorder(18). De fait, le 5 septembre 1708, Desmarets, sollicité par le duc, devait « obtenir de M. de Torcy la permission de courre la Poste en berline pour Mme de Saint-Simon et lui, aller et venir de la Ferté », ordre ayant été donné « pour les chevaux de poste » (19).
A prendre à la lettre certaines expressions rencontrées dans les Mémoires, il semble que le duc n’utilisait pas toujours sa « berline » et  il se donne  en effet  plusieurs fois,  comme « sortant de son carrosse, venant de la Ferté » (20); ladite berline ne figure plus à l’inventaire de 1755, le duc, veuf  depuis 1743,  l’aurait-il  finalement remplacée par des véhicules plus légers comme ces deux « chaises de poste » à une et deux places, dont la mention  voisine  avec  celle d’une  « voiture »  et  d’un  « carrosse à quatre  places »,  plus sûrement destiné aux déplacements parisiens? L’écurie ducale, signe de la cruelle impécuniosité du mémorialiste, semblait alors se limiter à « quatre chevaux », vieillis sous le harnois et donnés comme « hors d’âge », qui évoquent, mais pour d’autres motifs, le famélique équipage d’Harpagon, et qu’on voit mal prendre le chemin de la Ferté.

A considérer les cartes des relais placés sous le contrôle de la Ferme des Postes, dont Henri Dimpre a donné la plus humoristique représentation (21), d’après le tracé des  « routes de Paris à Mortagne et à Bellesme », fourni par L’indicateur fidèle ou guide des voyageurs qui enseigne toutes les routes royales... (22), on s’aperçoit que pour gagner Dreux, le duc pouvait rejoindre la route officielle à Verneuil et gagner le relais postal de Nonancourt, « qui n’est qu’à cinq lieues de la Ferté », à moins de « n’y passer point pour abréger » et de prendre le raccourci de Brézolles, en n’ayant que la peine « d’avertir cette Poste qui envoie un relai sur le chemin » en question (23).

Son entretien devait retenir l’attention de Saint-Simon, comme ce fut le cas en septembre 1717 ; on n’en veut pour preuve que la lettre de Beringhen qui avisait le duc que l’ingénieur d’Alençon, chargé de cette réfection, demandait instamment qu’on puisse prendre « les matériaux nécessaires dans les terres qui lui appartiennent... pour son chemin de Brézolles à la Ferté-Vidame » ; ce serait « un ménage qui tournerait à son profit... les matériaux étant rares dans le pays et les chercher bien loin doublerait la dépense, alors que les fonds ne sont pas aisés » (24).

On se doute que l’état des chemins avait raison des meilleurs attelages et que bien souvent notre voyageur se ressentait fort « de la fatigue des courses » de Paris à la Ferté ; c’est sous sa plume qu’on relève fort significativement que le couple ducal se trouvait «harassé comme des chevaux de Poste » (25). Les Mémoires du duc, comme les Lettres de la marquise (26) se font l’écho de ces carrosses « rompus »,

« Pour avoir en passant accroché une roue,
Et du choc renversés en un grand tas de boue »(27),
et Monseigneur, peu soucieux « d’amasser force crotte »(28),
« De pester en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre les chevaux,
Contre son char, contre lui-même »,
car enfin, « Dieu nous préserve du voyage! »(29).

C’était pour ne rien dire de la rigueur des grands froids dont on se protégeait tant bien que mal en ces « sacs de fourrure propres à mettre les pieds, l’un doublé de peau d’ours et l’autre de peau de mouton », qui forment le n° 108 du monumental inventaire de 1755. Sauf à s’échauffer l’esprit à quelque lecture ou à quelque discussion littéraire, comme se plaisait à le faire Mme de Sévigné, il restait à attendre l’occasion des relais pour s’y réchauffer à l’âtre et « profiter alors de la nécessité de faire repaître » pour se livrer à quelque écriture ou à la rédaction de quelque missive(30).

Les distractions n’abondant pas lors du voyage, le duc ne se privait pas de faire le crochet de Nonancourt, délaissant ainsi le raccourci de Brézolles qu’il appréciait cependant, pour autant que : « des paveurs en ce lieu ne lui en bouchaient pas le passage » (31). Pour rien au monde il n’aurait manqué ce détour en cette fin d’année 1715, le relais de Nonancourt se trouvant placé au premier plan de l’actualité comme ayant étéle théâtre de l’enlèvement manqué de Jacques III Stuart, « le Prétendant » au trône d’Angleterre. Manigancée par Stair, représentant du roi usurpateur, l’entreprise tourna court en raison du sang-froid de la maîtresse de Poste, « honnête femme, qui avait de l’esprit, du sens, de la tête et du courage, et qui se mêlait plus de son affaire que son mari », le sieur l’Hospital (32). Le duc, qui l’appréciait, « la connaissait fort » et elle devait « elle même lui conter toute cette aventure plus d’une fois » (33). Ce fut, n’en doutons pas, à la satisfaction d’un auditeur passé maître dans l’art de questionner ; il n’en perdit rien et se donna le plaisir de relater ces péripéties en des pages qu’on croirait sorties d’un roman de cape et d’épée et qui forment ce qu’il appelle « l’affaire infâme de Nonancourt » (34). Intriguée par le comportement anormal de voyageurs anglais, qui prirent prétexte « de manger un morceau à la poste » pour se livrer à de menaçantes perquisitions, l’hôtesse les régala, leur servit son « meilleur vin » (35), endormit leur méfiance et prit des dispositions discrètes pour avertir celui qu’on semblait attendre si mystérieusement ; la chaise de poste du prince fut détournée, son occupant dissimulé chez l’habitant et les conjurés se trouvèrent arrêtés, sauf à « dépêcher aussitôt un postillon à Torcy ». Ce dernier devait donner ordre à l’intendant de Rouen d’instruire l’affaire qui fit un bruit infini, mais fut finalement étouffée en considération de l’alliance anglaise chère au Régent et à Dubois.

Une telle occurrence à la campagne était bien exceptionnelle et la région de la Ferté-Vidame, où le duc « était paisiblement » (36), n’avait garde de défrayer souvent la chronique. En cette résidence tant prisée pour « la liberté d’être sans conséquence et de ne se mêler de rien que de cultiver ses livres et ses arbres » (37), encore « qu’amusée par tout ce que la campagne peut fournir » (38), « les nouvelles faisaient grand plaisir à recevoir ». Saint-Simon ne cache pas qu’elles formaient la consolation d’un « solitaire », qui « ne peut dire, quant à lui, que des choses tristes et importunes » (39). De l’abondante correspondance qu’il entretenait ainsi de la Ferté, il ne reste malheureusement que quelques bribes, au plus le quart des quelques 350 lettres parvenues jusqu’à nous ; on se plaira à y ajouter des missives émanant du château comme celles que devait envoyer le sieur Hachette, receveur du duc au comté de la Ferté ; relatives à la gestion du domaine en rapport avec le syndicat des créanciers de Monseigneur, dont elles portent le sceau armorié, ces pièces, conservées au Minutier Central des Archives Nationales ont le mérite d’être revêtues des rares marques postales tamponnées de VERNEUIL AU PERCHE et de BREZOLLES, indication qui vient, encore que modestement, compléter la recension de ces cachets faite par Jacky Lecomte dans son étude de « La Poste dans le Perche », parue dans les Cahiers Percherons n° 44.

Le courrier ducal relevait donc des bureaux de la Poste et il fallait, comme pour celui du commun des mortels, environ 48 heures pour son acheminement à Paris ; il est vrai, cependant, que la qualité de Ministre d’Etat et de membre du Conseil de Régence avait permis à Saint-Simon de profiter, en certaines occasions, du privilège des courriers officiels et des chevaucheurs « servant à la suite de MM. les Secrétaires d’Etat », ceux de M. le Blanc, en particulier (40). On notera, en passant, que le fait d’être un personnage en vue ne lui épargnait pas les suspicions du Cabinet noir, « l’ouverture des lettres » étant un procédé bien ancré et véhémentement dénoncé par le mémorialiste, tant dans ses Mémoires que dans ses Projets de gouvernement... la violence ainsi faite « au secret de la poste » ne laissait pas d’être « devenu un véritable coupe-gorge » pour les particuliers et pour le secret des familles (41). Les Messageries royales ayant été progressivement dessaisies du port des lettres (42) au profit des Maîtres de Poste, ceux-ci les remettaient désormais aux grands courriers, qui relayaient chez eux, ou se les transmettaient de proche en proche par leurs propres postillons ; ce qui constituait ainsi la « Poste aux chevaux » restait distinct de la « Poste aux lettres » confiée aux directeurs des bureaux de poste ; c’est à ces derniers que l’usager remettait ses dépêches, le bureau veillant à percevoir le prix du port, assurant le tri et étant chargé de la répartition locale par porteurs. Jusqu’à la fusion des deux Postes en 1787, les Maîtres de Poste apparaîtront donc comme des auxiliaires de la « Poste aux lettres » proprement dite (43).

C’est à la veuve Hatey, directrice de la Poste de Brézolles, qu’était réservé le privilège d’ailleurs relatif de veiller au courrier de Monseigneur le Duc de Saint-Simon. On ne sera pas étonné de le trouver, là encore, bien mauvais payeur, puisque ladite veuve, retirée du service en 1748 faisait l’objet d’une saisie pour une somme de 1 100 francs dont elle se trouvait « reliquataire à la Ferme des Postes, [mais] somme due par M. le Duc de SaintSimon pour ports de lettres ». A la décharge du mémorialiste, il faut préciser qu’il fit intervenir le comte de Maurepas auprès de l’Intendant des Postes pour lever la malencontreuse saisie, sauf à promettre que la dette « sera certainement payée [...], l’arrangement des affaires de M. de Saint-Simon n’étant pas terminé, mais prêt à l’être » (44). Il s’en fallut de beaucoup puisque le nom de la veuve Hatey figure encore, à proximité de celui du propre postillon du duc, le sieur Lafrique, dans l’impressionnant arrêt de septembre 1762, portant « ordre et distribution des créanciers » de Monseigneur, mort sept ans plus tôt. On y relève significativement que :

« La dame Hatey, Maîtresse de la Poste aux Lettres de Brézolles, est déboutée de sa demande afin d’être colloquée et payée de la somme de 1 106 livres à elle, dûe, suivant l’arrêté de compte de M. le Duc de Saint-Simon du 2 mai 1748, ledit arrêté de compte causé pour ports de lettres écrites de Paris audit feu Duc de Saint-Simon à la Ferté (45), depuis le premier avril 1746 jusqu’au dernier avril 1748, pour raison desquels ports-de-Lettres, ladite Hatey avait été poursuivie et saisie à la requête de MM. les Fermiers généraux des Postes, de laquelle saisie M. le Duc de Saint-Simon ayant obtenu main-levée, il écrivit à ladite Hatey qu’il payerait MM. les Fermiers généraux, qui depuis n’ont fait aucunes poursuites, ce qui fait présumer qu’ils ont été payé(46) par ledit défunt duc, faute d’ailleurs par ladite femme Hatey d’avoir rapporté le billet justifiant de la quittance » (46) qu’elle aurait obtenu des Fermiers généraux.

Pour autant que l’accablement financier du mémorialiste soit une excuse suffisante, il faut peut-être indiquer que l’usager qu’il était devait constater, « que la poste de Brézolles n’allait rien moins que comme il en avait été projeté », même s’il « n’y a point faute des gens de Brézolles » (47). On ne sait si ses doléances firent qu’on « y mis bon ordre », mais il se plaindra encore de « la friponnerie de qui lui a volé » l’almanach de Rome que lui avait envoyé l’abbé Gualterio en 1729 (48), et son inquiétude ne laisse pas de transparaître, en 1746, pour un paquet destiné au duc de Luynes, encore que prudemment envoyé à un « homme à lui à Paris » (49). Le mémoire en question, relatif à l’ambitieuse maison de Bouillon, aurait-il attiré l’attention du fameux Cabinet noir? Il est vrai « qu'à son âge, à sa retraite et sans postérité », le duc de Saint-Simon avait bien peu à redouter ou à espérer d’un pouvoir auquel il était devenu d’autant plus indifférent que, « bourgeois de Paris », il boudait fort la Cour, lors même qu’il ne résidait pas en « son village » ; à la Ferté le plus qu’il lui était possible, il n’avait garde désormais de ressentir, comme jadis, le « besoin de reprendre un peu l’air et les manières de la ville » (50).

F. FORMEL
Co-Fondateur de la Société Saint-Simon
Secrétaire général du Prix Saint-Simon