SAINT-SIMON A LA FERTE-VIDAME

Extrait de "Saint-Simon à La Ferté Vidame" de Jean de La Varende
Editeur: Présence de La Varende

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La Varende Saint Simon Né à Paris, le duc de Saint-Simon, l'auteur des fameux Mémoires, vécut à Paris, à Versailles, à Saint-Cloud, mais surtout à La Ferté Vidame, près de Verneuil. Son existence fut celle des grands seigneurs et gentilshommes de son temps, et qui durant plusieurs siècles aura été celle de l'aristocratie, partagée entre la ville et la campagne. Pour l'une, la Cour exigeait la présence, ou bien les rudesses de l'hiver faisaient regagner les rues pavées et les voisinages faciles. D'ailleurs, l'attrait et le respect du fief entretenaient les séjours ruraux. Disons tout de suite que Paris, Saint-Cloud, Versailles ne furent, pour le petit duc, que des campagnes de guerre. Il revenait à La Ferté avec son butin et ses dépouilles opimes: ses cahiers de notes.


La Ferté-Vidame fut en effet l'oasis intellectuelle de cet esprit tourmenté; le lieu d'élection où il se reprenait, échappait à la surtension cérébrale et passionnée de Versailles et des " affaires"; où, peut-on dire, il rechargeait son potentiel au contact des étangs, des forêts et des prés. Si Mme de Saint-Simon avait aimé la vie campagnarde, il est :probable que dès 1708 le ménage y eût pris sa retraite. Évidemment, le duc y préparait ses célèbres Mémoires, et cette occupation, en partie vengeresse, devait orienter ses loisirs, remplaçait cette animation de la Cour qu'on croyait lui être essentielle. Ce serait à La Ferté-Vidame qu'il faudrait chercher le décor privilégié où M. de Saint-Simon se débattit contre les ombres.

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La Ferté restait la demeure de son cœur et de son imagination. C'était, d'ailleurs, un des plus beaux domaines de l'Ouest en dehors des apanages princiers. Le duc Claude, le père, l'avait acheté en 1635, au plus fort de sa réussite. Curieux personnage que ce vieux brave, ce favori chez qui le loyalisme ne transigeait pas, et qui, avec des qualités chevaleresques, en possédait de fort pratiques; les placements du duc Claude furent tous de qualité et ses mises en œuvre, pleines de ténacité terrienne et de jugement rural. Il avait repris sur la mer, dans son gouvernement de Blaye, un immense marais qu'il sut colmater, irriguer, fertiliser, si bien qu'avec ses 8.000 hectares le marais Saint-Simon rapportait 60.000 livres de ce temps, c'est-à-dire près de 16 millions de notre monnaie, quand le duché du même nom n'en rendait que 12.000. Cependant sa prédilection lui faisait habiter le plus possible La Ferté. On peut conjecturer que l'héritier en fut fortifié dans son goût grâce à cette tendresse familiale qu'il maintenait si vive, dans sa ferveur pour cette superbe maison qui faisait les délices de Monsieur son Papa.

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Le pays offrait cependant des ressources de voisinage, non de si haute allure, mais fort honorables, même distinguées. D'abord la proximité de la trappe de Soligny, où l'abbé de Rancé avait si affectueusement accueilli les Saint-Simon, père et fils, et qui n'était qu'à quelques lieues, souvent franchies. Tout proche aussi, le grand château de Maillebois, dont le financier exilé finit par fréquenter presque quotidiennement La Ferté. Les Laval-Montmorency à Montigny, à toucher Verneuil, la capitale du pays d'Ouche, d'ailleurs pleine de gentilshommes dans leurs beaux hôtels; L'Aigle, où vivaient les marquis du nom, dans ce château si particulier dû à Mansart. On recevait beaucoup à La Ferté, et pour des séjours. Le marquis de Chandenier, le chef de la maison de Rochechouart, très amateur et hôte assidu, et qui traça, dit-on, " la grande étoile ". Les Pontchartrain, les Chamillart, sans compter la famille. La Ferté était pour les Saint-Simon une enclave diplomatique, jouissant d'une sorte d'exterritorialité puisqu'ils ne craignaient pas d'y admettre des proscrits. C'est ainsi que le duc Louis y laissa séjourner, par deux fois, et malgré la lettre de cachet, l'effrayant et baroque cardinal de Bouillon, ce prince de l'Église à demi fou de rangs, de titres, et qui finit dans un discrédit impitoyable, plein d'injures et de rages. C'est grâce à lui que nous pouvons situer la chambre de M. de Saint-Simon, car le duc rapporte que le cardinal s'installa dans son appartement et son antichambre, parce qu'ils ne donnaient pas sur l'eau. Le cardinal se promenait beaucoup dans le parc, " qui le charmait ". Il officiait quelquefois à la paroisse, et sa vanité était si grande qu'il déclarait alors aux assistants : " Regardez et remarquez bien ce que vous voyez d'ici: un cardinal prince et doyen du Sacré Collège, le premier après le Pape, qui dit la messe (1708). " Doyen facile, en effet, il avait reçu la barrette rouge à vingt-six ans!

Le duc de Saint-Simon, lui aussi, s'aérait beaucoup. Malgré ses misères physiques, la santé déficiente que lui valait un père de soixante-neuf ans plus âgé que lui, il paraissait d'une résistance remarquable à la fatigue. En 1723, donc après la cinquantaine, il quitte le carrosse qui l'amenait en Espagne pour gagner quelques heures sur l'horaire; il monte à cheval et, au galop ! Celui que nous nous représentons faussement comme un sédentaire courut ainsi douze lieues ibériques d'une traite, qui " en valent, dit-il lui-même, vingt-quatre de France ". La tradition s'est gardée à La Ferté de ces incessantes promenades. Nous savons qu'il fut bon marcheur, comme tous les gens de Versailles qui suivaient le Grand Roi, lequel ne se fit voiturer " en roulette" dans ses parcs qu'après l'opération de la fistule et aimait à faire trotter son monde. Tel endroit de la forêt de La Ferté, tel site resté encore magnifique d'un étang qui luit sous les arbres évoquent l'étrange petit personnage, la mince figurine acharnée. Certains chênes, de gros hêtres que l'on retrouve encore ont dû abriter sous leurs ombrages ou asseoir dans leurs racines ce gnome alerte dont la marquise d'Huxelles disait qu'il était presque nain.

Comme ceux de son époque, il était passionné de construire, d'embellir, de réparer, et les travaux formaient une grande part de la distraction rurale. Un pareil domaine demande une surveillance incessante et sévère. Ces gens ne dormaient qu'à peine: couchés à minuit, ils étaient debout avant six heures. On se faisait des visites à sept heures du matin.

M. de Saint-Simon passait donc dans ses habits brunâtres, car les couleurs neutres étaient d'usage à la campagne, Louis XIV y était fidèle, en singulier rural et le premier de son royaume. Sauf pour la chasse à courre et même à tir, où l'écarlate, plus exactement le vermillon, était de rigueur, sans doute pour signaler le tireur ou l'écuyer et éviter les accidents et les méprises.

On peut le rejoindre encore dans les fermes, chez ses tenanciers si nombreux, car le seigneur y devait faire au moins une visite annuelle. Le sens du vasselage, encore vivant sous Louis XIV, donnait des droits comme des devoirs aux fermiers. Leur liaison avec le maître n'était rien moins que timide, restait familiale. Les Saint-Simon, père et fils, témoignaient d'une certaine méfiance envers leurs pairs, que leur grand titre encore un peu neuf pouvait susceptibiliser, mais on sait la bonhomie dont ils faisaient montre avec les humbles. Le petit duc, si redouté à la Cour, était entouré d'une foule dévouée de petites gens, de serviteurs, de simples employés qui lui restaient acquis et ne cherchaient que l'occasion de prouver leur fidélité. Ce sont ces valets qui s'empressent de le renseigner, ces médecins qui le recherchaient, ces infimes fonctionnaires qui, dans les grandes circonstances, accourent, jaillissent pour l'informer, même pour le mettre en garde. Ne cachons pas que cette affection des simples a été l'un des premiers indices qui nous mirent en garde contre l'opinion courante de morgue et de dédain attachée au second duc comme un vêtement d'opprobre. Ce forçat du rang, de la naissance, était, dans l'intimité, un excellent homme. A La Ferté, tout le monde l'appelait le bon duc, et cela ne trompe guère


Plusieurs fois, M. de Saint-Simon se réfugia à La Ferté comme on s'expatrie, comme on fuit la peste... Quand la Cour lui rendait la vie trop dure ou qu'il jugeait opérant de disparaître pour apaiser les hargnes et les critiques. Ces retraites lui furent favorables et il en sortit presque toujours ayant clarifié sa position, et dans une énergie décisive. Il est probable qu'il manquait à la Cour, comme un stimulant amer et actif, mais la Cour ne lui manquait pas. Chaque fois qu'il rentre, c'est pour marquer un avantage. En 1709, ce fut tout près du pire, mais il s'en tira encore. Il avait déjà passé quatre mois de suite à La Ferté; il pensait à régler sa vie sur huit mois à La Ferté et quatre à Paris, en abandonnant Versailles, sauf pour les apparitions. Quatre mois à Paris pour les affaires et surtout pour sa chère femme qui supportait mal le silence champêtre. Mais l'audience qu'il obtint du roi, où le prince fut d'une si émouvante paternité, lui rendit courage, et La Ferté sera, pour quelques années encore, reléguée au second plan.

Il est certain que M. de Saint-Simon ne s'installa définitivement à la campagne qu'après la mort de sa femme, en 1743. Désastre suprême d'une vie déjà si dure. Il était infiniment seul, ses amis ayant payé leur tribut à la mort, ses deux fils disparus, et sa fille, cette malheureuse Chimay, tordue et bancroche, seulement préoccupée de ses procès, agressive et tatillonne, n'était pour lui qu'une compagne afflictive plutôt qu'encourageante.

A La Ferté, au moins, résidait-il tout près de sa femme, qu'il avait fait ramener dans l'église paroissiale et inhumer dans ce profond caveau, côté de l'épître, qu'on voit encore, maintenant vide de ses cercueils, mais qui les réunit tous les deux, enfin, leurs bières reliées par des crampons métalliques. Le duc l'avait ordonné par testament, lui, cet homme qu'on assurait si dur et presque insensible. Oui, liées jusqu'à la résurrection qu'il attendait de toute sa foi.

Cette église paroissiale avait été une des créations chéries du père et du fils. Ils l'avaient entièrement reconstruite, d'ailleurs dans un beau style, cette solide simplicité un peu roide mais forte du style jésuite français, en briques rouges et beaux appareillages de grès. Ils l'avaient ornée de leurs tableaux ramenés d'Espagne et de Paris; le duc y entendait souvent la messe, et y allait prier pour se rapprocher de celle qui l'y attendait. Il devait sortir par l'entrée actuelle et traverser le bourg. Pour l'église, on n'attelait pas non plus. La Ferté prenait encore plus de puissance sur lui puisque sa femme y trouvait son dernier sommeil. Il avait été marié quarante-huit ans, et la force de son esprit, la vigueur de son imagination, la certitude de sa croyance n'admettaient point son veuvage.

Il ne reste donc rien du château primitif, pas une pierre. On a même dû remblayer la dépression des douves, mais leur profondeur a déterminé une succion des terrassements, un affaiblissement, et l'îlot est encore visible.

La princesse de Chimay revendit le domaine au marquis de Laborde, banquier de la Cour, dès le règlement de la succession, et c'est celui-ci, servi par de grands moyens, qui fit raser la maison composite pour édifier un peu plus loin une grande baraque imposante et claire, qu'il revendit au duc de Penthièvre sans l'avoir presque habitée.

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Il est vrai que le duc de Saint-Simon imprègne tout de sa présence. Courbé sur ses pupitres et demandant au travail sa seule raison de vivre, tout cassé sur les fameuses pages in-folio qu'il couvre d'une écriture qui n'a pas vieilli et dont la hauteur et la régularité s'affirmeront jusqu'au dernier souffle, il attend sa revanche de l'Avenir, puisque le Présent l'a trahi.

Labeur sans exemple: 2.854 pages de grand format, remplissant 273 cahiers, eux-mêmes serrés dans 11 portefeuilles de veau écaillé aux armes, les Mémoires, qui ne sont qu'une part de l'immense œuvre écrite.

On pense que la rédaction continue des Mémoires commença dès l'automne de 1739. On sait maintenant que le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, dû à la générosité de la maison Hachette, était bien le premier, l'original. Cependant, il y eut certainement apports de rédactions ultérieures. Des notes aussi, écrites à la va vite, sur-le-champ et toutes chaudes encore. On n'a jamais retrouvé de " journal ", mais il faut admettre, quelle que fût la mémoire de M. de Saint-Simon, des " carnets" secrets, celés, enfouis dans les profondeurs du Château-Vieux, et que, de ses doigts infatigables, le duc ressaisissait avec délices, y retrouvant un peu de sa jeunesse.

La Ferté-Vidame est spectrale. Nul ne peut se vanter de connaître M. de Saint-Simon s'il n'a fait le pèlerinage automnal du Thimerais, s'il n'a entendu ronfler la tempête, sangloter les eaux et s'incliner les forêts sous le vent de Beauce, les futaies tragiques et géants thuriféraires d'une âme inconsolée.

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