Allocution prononcée lors de l'inauguration du "Musée Saint-Simon",
à la Ferté-Vidame, le samedi 12 juillet 1986

Paru dans Bulletin Municipal La Ferté-Vidame, 1987


Monsieur le Préfet, MM. les Présidents, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

En décembre 1723 meurt Philippe II, duc d'Orléans, Régent de France, ami d'enfance du duc Louis de Saint-Simon, lors Vidame de Chartres, par lui appelé au Conseil de Régence, en 1715, et chargé de l'ambassade extraordinaire en Espagne pour le mariage (d'ailleurs annulé) de Louis XV avec l'Infante, fille de Philippe V, en 1721. connaissant sa Cour, et pouvant dire avec le héros de Racine, que, "nourri dans le sérail, il en connaît les détours", Saint-Simon avoue qu'il "s'était préparé à se survivre" ; effectivement, Louis de Bourbon-Condé, dit "M. le Duc", chargé du ministère priait l'évêque de Fréjus, depuis cardinal de Fleury, d'insinuer à Louis de Rouvroy "qu'on le saurait mieux à Paris qu'à Versailles". "Un grand loisir, cependant, qui succède à des occupations incessantes, est difficile à remplir...", sauf à se consacrer, comme s'est plu à le rappeler M. le Préfet, à des études généalogiques et d'histoire, où le Duc atteint à l'érudition, puis à la rédaction définitive des Mémoires, alors réduits aux notes et brouillons que l'homme accumulait depuis ses premières campagnes militaires dans l'une des compagnies de mousquetaires de Sa Majesté. Désormais le temps du duc sera partagé entre "sa campagne" et comté de la Ferté-Vidame et ses successives résidences parisiennes.

Le souvenir de celles-ci nous a été conservé, car si l'hôtel Selvois, où naquit le mémorialiste, a disparu lors du percement du boulevard Saint-Germain, l'hôtel de la rue Saint-Dominique et celui de la rue du Cherche-Midi ont été fort heureusement épargnés ; celui de la rue de Grenelle, quant à lui, fut totalement remanié après la mort du duc et cette résidence dernière est rappelée par l'existence de la rue Saint-Simon, perpendiculaire à cette même rue de Grenelle, dont, un peu plus loin, l'Hôtel de Villars, actuelle mairie du VIIème arrondissement, abrite depuis peu la "Bibliothèque Saint-Simon", à l'initiative de M. Frédéric-Dupont, député-maire. A Versailles, par ailleurs, en 1986, nonobstant une rue Saint-Simon, rien ne rappelle le mémorialiste, dont l'appartement défiguré est conservé cependant ; encore les fenêtres en sont-elles comme symboliquement murées. Aussi le duc est-il absent d'un haut lieu qui bénéficie de cette géniale résurrection que sont les Mémoires ; occurrence surprenante, car, pour reprendre le mot que fit ici, en 1955, M. le Duc de Levis Mirepoix, de l'Académie Française, "le château de Versailles n'est-il pas à l'architecture, ce que les Mémoires de Saint-Simon sont à la littérature ?".

Sans doute les mânes du duc ont-elles alors songé tout naturellement à regagner La Ferté-Vidame, ne serait-ce qu'en pensant aux manifestations qui lui furent consacrées en 1955, et en 1975 plus encore, grâce au dynamisme de la Municipalité. Dans cette ligne, la Société des Amis de La Ferté-Vidame, placée sous la présidence de M. Gustave Bouzy, puis de Mademoiselle Colette Le Noc, entourés d'un conseil d'administration actif et enthousiaste, a eu l'immense mérite de ménager dignement le retour de Monseigneur le Duc et Pair de France dans un Pavillon dont la réfection vient d'être assurée si exemplairement, et qui évoquera dans l'esprit de Saint-Simon le petit pavillon de Marly, dont il était bénéficiaire en vertu de la grâce savamment mesurée du Roi-Soleil.

Y créer une exposition permanente, en manière de "Musée Saint-Simon", peut apparaître, de prime abord, bien présomptueux en regard de l'envergure de l'homme et de l'immensité de son Oeuvre, sauf à se limiter à une rétrospective d'essence documentaire, et, pour s'inspirer du mot si pittoresque de Saint-Simon à propos de Versailles, c'est "le vaste et l'étranglé cousus ensemble". L'exposition de 1975 en constituant les premiers linéaments, la réalisation du dessein imposait un tryptique. Après les deux premiers consacrés aux bien nécessaires rappels chronologiques, infiniment précieux, au moins pour la seule considération pédagogique, et à une vision d'ensemble de la Cour et du décor versaillais, celui qui est consacré au duc et mémorialiste, nettement élargi, a trait à sa généalogie, à sa maison, sa parentèle, ses armoiries, sceaux, objets personnels, et aux évènements marquants de sa vie, par le biais de documents souvent inédits, tirés des Archives publiques ou privées, celles de MM. Eudes et Fernand de Saint-Simon, de M. et de Mme Le Mallier, de Mme Tréguier et de M. Thaddeus Crenshaw, plus particulièrement. Au duc sera réservé d'être le mentor qualifié, à la lumière des légendes tirées de ses Mémoires, en un Catalogue préfacé par M. Maurice Schumann, de l'Académie Française, présenté par M. Edmond Pognon, Conservateur en chef-honoraire à la Bibliothèque Nationale, réalisateur de l'Exposition parisienne de 1975-1976, et enrichi d'un dessin original de M. Albert Decaris, de l'Académie des Beaux-Arts ; l'ensemble ne laisse pas de s'achever par un aperçu des publications des Mémoires et des œuvres annexes, avec, à l'appui, un fonds bibliographique à la disposition des curieux, en espérant susciter de nouvelles vocations saint-simonistes.

Qu'il me soit permis, en cette mémorable occurrence, de remercier tout spécialement la Société des Amis de la Ferté-Vidame, à l'honneur aujourd'hui avec sa présidente, pour l'accueil chaleureux qu'elle a eu pour agréable de me réserver en son sein, et de dire combien j'ai été sensible à l'esprit extraordinaire qui préside à son action ; j'en étais déjà conscient, mais d'avoir travaillé avec elle, au coude à coude, m'a appris à le mesurer pleinement. Aussi, apercevant sous les ombrages le "petit château", ces anciens communs de Saint-Simon, puis-je encore formuler les vœux les plus ardents pour le sauvetage, auquel je veux croire, de ce qui constitue l'un des fleurons de la couronne municipale de La Ferté-Vidame.

François FORMEL
Docteur de l'Université Paris-Sorbonne