« D'UN CHATEAU  L'AUTRE » :
DE LA « MAISON DES ÉCURIES » DU DUC DE SAINT-SIMON
A LA RÉSIDENCE FERTOISE DE LOUIS-PHILIPPE;

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1990-1991, p. 46-56)

 

A suivre le très curieux document manuscrit donnant « L’Ordre chronologique des seigneurs de Beaussart, de La Ferté-Vidame et du Vidamé de Chartres» (1), dressé au milieu du XVIIIème siècle, à l’instigation de Jean-Joseph de Laborde, on peut voir que c’est le mémorialiste Louis, duc de Saint-Simon, qui « a fait bâtir, en 1718, le petit château de La Ferté », datation dont il a été donné de faire remarquer déjà (2) qu’elle coïncide parfaitement avec les assertions de l’écrivain, les Mémoires faisant allusion très imprécisement à l’important remboursement d’anciens billets d’épargne, « ce qui a payé ce qu’il a fait à La Ferté» (3). La représentation gouachée, qui fait partie de la suite des six pièces dues au talent de Louis-Nicolas van Blarenberghe et donne une idée très précise, image de la façade du bâtiment, côté parc, vers 1750, montre que l’architecture de pierre et de brique a été conservée jusqu’à nous dans sa quasi intégralité ; au-dessus des écuries et des remises, dont les ouvertures, à chaque arcature, sont une alternance de portes et de fenêtres (4), les pièces du premier étage abritaient la domesticité ducale et notamment le sieur Hachette, receveur du domaine de Monseigneur, qui y avait un cabinet pour serrer les papiers de sa gestion, et dont on a pu déjà évoquer la personnalité par le truchement de quelques papiers d’affaires et de lettres dûment revêtues du sceau ducal (5).

Encore que l’état du bâtiment ait requis d’urgentes réparations à la fin de la vie du mémorialiste, comme en atteste le mémoire dressé, en 1752, Jean-Jacques Léonard Talbot, capitaine des chasses du château et « inspecteur des bois, réparations et entretien du domaine » (6), il semble néanmoins qu’il ait été épargné par le marquis de Laborde, après son acquisition de juin 1764. L’appellation de « petit château », et non plus de « maison des écuries» utilisée du temps du duc, telle qu’on la rencontre après cette date, s’explique par l’aménagement partiel du rez-de-chaussée en habitation, modification qu’appelait très logiquement la création des écuries anglaises, à droite de l’entrée principale et de l’avenue qui conduisait au grand château, c’est-àdire à l’emplacement de la ferme actuelle située à droite du Saut-du-Loup. L’examen de la gouache de van Blarenberghe, confrontée à l’inventaire de 1797, apporte le plus formel démenti aux assertions anciennes selon lesquelles « le petit château» a été édifié sur les anciens communs par le même architecte, à savoir Mathieu Lecarpentier, qui fut chargé de bâtir la nouvelle demeure de M. de Laborde, en lieu et place de celle de Saint-Simon (7).

Tel est-il encore resté, en effet, du temps de l’occupation du domaine par le duc de Penthièvre, dont il semble bien qu’il eut à peine le temps de redonner au grand château lui-même le lustre que lui avait conféré son prédécesseur ; c’est ce qu’il appert de l’inventaire dressé le 20 novembre 1797 (8), où figure la description d’un :  « bâtiment de 40 toises de longueur sur 5 de largeur, construit solidement en moellons avec chaînes de briques dans les trumeaux et bandeaux de même au pourtour des portes et des croisées, composé d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage en mansardes, en tuiles et en bon état; la distribution consistant en 5 chambres, 4 chambres froides, une cuisine, un four, un cellier, plusieurs cabinets », avec le maintien « de trois remises », au rez-de-chaussée, et 11 chambres au premier étage, avec 5 cabinets, toutes pièces boisées en plein et bien carrelées, une seule parquetée » ; indépendamment « d’un petit bâtiment en retour d’équerre sur le petit château, à côté de la grille d’entrée, servant de logement de portier (9), à la suite est un autre petit bâtiment », de 3 pièces, « plus une petite cour dans laquelle sont 4 remises construites en charpentes. Vis-à-vis le Petit-Château est une cour pavée en cailloux... plus deux potagers ».

Échappant à la destruction consécutive à la séquestration des biens de la duchesse douairière d’Orléans, Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, alors émigrée, suivie de la vente désastreuse au vandale que fut l’agent de change Cardot Villers, en 1798, le petit château, miraculeusement préservé se trouvera restitué à sa légitime propriétaire à son retour en France, sous la Restauration, en vertu de l’ordonnance royale du 20 août 1814 ; elle visait en effet très expressément les « biens qui n’ont pas été vendus », ce qui pouvait être considéré comme s’appliquant à La Ferté-Vidame, en raison de l’annulation de fait de la cession de 1798, le domaine, remis en vente en 1803, n’ayant pas trouvé de nouvel acquéreur et étant resté aux Domaines de l’État (10). La duchesse n’en fut pas moins astreinte à d’interminables réclamations, s’attachant à prouver qu'il y avait eu séquestration et non confiscation de biens ; il s’ensuivit des embarras pécuniaires, la catastrophique parenthèse des Cent Jours ayant encore retardé les restitutions qui s’opérèrent jusqu'en 1818 (11).

Ainsi à La Ferté-Vidame, ravagée comme ailleurs, de toute l’opulence de l’Ancien Régime, il ne restait guère que les forêts du mémorialiste et ses anciens communs, comme les visites de la duchesse d’Orléans dans ses anciennes résidences devaient le révéler ; Sceaux, Armainvilliers, Chanteloup, Bizy, Amboise, comme La Ferté, saccagés ou vendus, « ces regrettables châteaux qu’avait le duc de Penthièvre » (12), n’étaient-ils pas le triste témoignage des fureurs aveugles et des excès d’une tempête, dont on ne regrettera jamais assez que la France n’ait pas su faire l’économie. La situation apparaissant de prime abord comme irrémédiable pour le grand château réduit à la majestueuse ruine que l’on sait, Louis-Philippe d’Orléans, comme sa mère dont il était l’héritier avec sa sœur Adélaïde, en 1821, se bornera longtemps aux quelques dispositions requises à l’entretien et l’utilisation du petit château, dont il semble que les Domaines de l’État impérial en avait laissé la disposition à la municipalité, sauf à lui concéder les Halles de La Ferté, en mai 1807 (13). On peut le constater en consultant le dossier de gestion du domaine qui figure aux Archives Nationales (14), dans les papiers de la Maison d’Orléans, grâce à la bienveillance de laquelle il nous a été permis d’en poursuivre le dépouillement. L’état des occupants, dressé sur place, le 9 juillet 1825, à l’intention du sieur Badoux, Directeur des Domaines de cette branche cadette de la Maison Royale de France, au Palais Royal, sa résidence sous la Restauration (15), fait apparaître que :

« Le Petit Château de La Ferté-Vidame est en partie loué et en partie occupé par les Agents locaux. Ce qui est loué est le local servant d’audience au juge de paix, et de salle pour les séances du Conseil Municipal. C’est la Commune qui le tient à loyer ; il est composé de deux grandes pièces, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au premier formant l’un des pavillons ; cette portion n’a point d’issue sur le parc et la communication entre elle et le restant du château est interceptée (16).

Le surplus est occupé gratuitement ou vacant :
. le régisseur des fermiers de la forêt, auquel on est obligé de donner un logement au terme du bail (3 pièces au rez-de-chaussée) ;
. à la suite de ce logement sont de vastes remises, puis l’escalier montant au premier, puis 3 pièces, dans l’une desquelles l’inspecteur a établi sa cuisine, la seconde un bûcher, la 3ème son bureau ;
. ensuite un logement de la faisandière, et enfin celui des portiers du parc, telle est la destination du rez-de-chaussée.
Au premier, 8 grandes pièces à feu et de cabinet pour l’Inspecteur. La moitié de ces 8 pièces devant lui suffire, on propose un logement pour M. Lamy, père du secrétaire de S.A.R. Mademoiselle (17), retiré à La Ferté-Vidame, eu égard la difficulté de se loger à La Ferté, chacun étant propriétaire de sa maison... ».

Comme les prétentions longtemps élevées par la Commune de La Ferté à la propriété du bâtiment, qui servait de mairie , n’étaient plus de mise après le classement sans appel dans la catégorie des biens restitués aux émigrés, le duc d’Orléans, s’en tenant au statu quo, concédera cependant un logement supplémentaire gratuit au juge de paix (18), se bornant à veiller aux réfections réclamées sporadiquement.

C’est ainsi que, rappelant les rapports alarmants du garde-chasse de Saint-Simon, trois quarts de siècle auparavant, ceux d’avril 1826 font savoir que :

« La partie du sud ouest est exposée aux ravages de la pluie qui fouette avec violence contre les carreaux et s’introduit dans les appartements, en dégrade les boiseries et le plancher et entretient une humidité permanente (19), aussi nuisible à la propriété que dangereuse pour la santé des habitants.. ».

Sauf à relever, en passant, le carrelage d’une cuisine, en avril 1826, on voit qu’il est procédé encore à la réfection de l’appartement du sieur Le Roy, sous-inspecteur à La Ferté-Vidame, avec l’octroi de persiennes en septembre 1827. La situation s’étant pérennisée lors de l’accession du prince au trône, en lieu et place de ses cousins légitimes, en 1830, jusqu’aux grands aménagements de la fin du règne du « Roi des Français », on constate que les services des Domaines du Roi ont simplement pris la relève de ceux du duc d’Orléans ; de l’ensemble des documents et rapports qui se succéderont de 1831 à 1845 (20), ne mérite attention que la décision de « Sa Majesté, qui favorise sans cesse le développement de l’Éducation publique, de daigner accorder à la Commune la jouissance gratuite d’une partie du château pour une École de l’Enseignement Mutuel » ; le document émanant du Directeur des Domaines, en date du 28 novembre 1845, portant en apostille l’approbation de la reine Marie-Amélie (21), ne précise-t-il pas que :

« Le petit Château de La Ferté-Vidame, composé d’un pavillon du milieu, et de deux pavillons en ailes, est en partie loué à la Mairie, à la Justice de paix (22) et à M. Morice ; tout le surplus est ou occupé gratuitement par les agents locaux, et par l’école d’enseignement mutuel, ou vacant.
Il est constaté par un état dressé par M. Davière, Receveur du Domaine de La Ferté, le 30 octobre dernier, que la couverture du petit Château est en très mauvais état, et qu’en attendant il est indispensable de faire quelques réparations et recherches pour empêcher les eaux pluviales, qui pénètrent dans l’intérieur de détruire les plafonds (23)... ce qui est indispensable pour le conservation de la propriété... l’exécution de ces travaux, qui ont à la charge du propriétaire (devant être soumise) à l’approbation de Sa Majesté, pour un crédit de 126 fr. 50 c. » (24).

Le désir du souverain de profiter personnellement du château obligera peu après, et plus particulièrement en mai et juin 1846, à prendre de nouvelles dispositions, création de l’Hôtel de Ville à l’emplacement des Halles, arrangement de maisons pour loger l’Inspecteur, le Garde à cheval, le Receveur, comme de celle de l’Instituteur « avec addition à y faire d’une grande salle d’école » (25). Si l’intérêt du monarque pour le domaine devenait manifeste depuis 1845, il n’est pas interdit de penser que ce rénovateur passionné de bien des résidences royales et princières, au premier rang desquelles il faut placer le Château de Versailles, y fut quelque peu incité par son aide de camp, Alexandre Louis-Joseph, comte de La Borde, propre fils de l’ancien et si fastueux propriétaire de La Ferté-Vidame ; bénéficiant des bonnes grâces du Roi, qui lui confia assez légèrement l’Hôtel de Ville, en 1830, il passait pour un « philanthrope qui ne prenait rien au sérieux, mais dont la plus étrange des distractions était de se croire un homme politique, tout en étant « le plus aimable des hommes de salon, mais le plus incapable d’administrer même un village » ; en dépit de ce jugement excessif, « cet étourdi de soixante ans, député, questeur de la Chambre et aide du camp du Roi pour la Garde Nationale, s’était fait une réputation d’homme de goût et d’érudit dans le domaine archéologique et artistique, aussi fut-il associé aux grandes restaurations du Château de Versailles (26). Toujours est-il qu’à La Ferté un bal avait été donné, en mai 1845, le jour de la fête du Roi, « après ouvrages faits dans l’appartement non occupé du Petit Château, posage de glaces, meubles, tablettes et rideaux », une missive, datée du 3 mai, faisant connaître que « les habitants se sont rendus avec empressement à cette fête » (27).

De cette prédilection croissante de Louis-Philippe pour son domaine témoigne justement sa sœur, Mme Adélaïde, dans la lettre, encore inédite, qu’elle devait adresser l’année suivante, le 19 mai 1846, au « bon et cher Joinville », son neveu préféré (28). L’affection vigilante, mais exclusive de princesse pour un frère, dont elle n’avait jamais consenti à être séparée, ne laisse-t-elle pas transparaître l’attachement et le dévouement sans bornes qu’elle vouait au monarque :

« ... Notre bien aimé Roi est en parfaite santé ; il part demain, soit disant à 11 h du matin pour faire une visite de propriétaire à la Ferté-Vidame, avec Nemours (29) et Victoire (30), et décider les arrangements à faire. Cela l’amuse beaucoup (31) et lui fera du bien (32), ce qui fait que je n’ose rien dire (33) ; mais je t’avoue que ses absences sont toujours un tourment pour moi (34). Il couchera à Dreux (35) et restera deux jours à La Ferté-Vidame, et compte être de retour ici samedi pour dîner, ce qui sera un bon jour pour moi (36) ».

Madame Adélaïde n’eut de cesse de suivre son frère dans son déplacement, au point d’entretenir avec lui une correspondance journalière, et d’être attentive au télégraphe ; c’est ce que montrent encore les deux lettres qu’elle devait lui écrire de Neuilly, le lendemain et le surlendemain de son départ(36bis) :

« Neuilly, jeudi 21 mai, 10 h et demie du soir, 1846.

Cher bien aimé ami, tu fais tout pour nous adoucir ton absence, en nous donnant presqu’à tout instant de tes chères nouvelles ; nous avons eu celle de ton départ de Dreux à une heure et demie par télégraphe, puis après ton bon petit mot en courant de 10 h au moment de te mettre à déjeuner, puis ce soir la dépêche télégraphique de ton heureuse arrivée à La Ferté-Vidame à 5 h... Je me sens toute autre qu’hier, et toute remontée. Voilà une bonne journée de passée, et demain nous serons à la veille de ton retour... Mes amitiés aux chers Nemours. Demain les grandes affaires pour La Ferté, il me tarde de savoir ce qu’en dit Victoire ; pourvu qu’il fasse beau temps... ! »

« Neuilly, vendredi à 10 h et demie (22 mai 1846).

Avant huit heures, nous est arrivée la bonne dépêche de 6 h et demie de La Ferté-Vidame, disant, cher trésor, que tu venais de rentrer très bien portant, et content d’une longue promenade dans le parc et la forêt. Voilà Grave qui m’apporte ta lettre... que tu es bon, malgré ton peu de temps de nous écrire ainsi. J’aime bien cette population de Verneuil, j’espère qu’elle ne choisira plus Garnier-Pagès comme député. Voilà la bonne Reine qui m’apporte sa lettre, et je lui donne la tienne, tes projets sont bien bons, et assurément bien sages. Quelle délice de penser que demain, entre 6 h et 7 h du soir, tu nous reviens content et qu’à cette heure-ci je serai auprès de toi dans ton cher cabinet. Tu recevras ce petit mot en route... Nous aurons peut-être encore demain, des nouvelles de ton départ de la Ferté, par le télégraphe, avant ton arrivée ici... ».

Peut-être la princesse, pour laquelle, en dépit de sa sédentarité croissante, une chambre sera prévue lors des arrangements décidés peu après, s’attendrissait-elle quelque peu en songeant à un domaine que son aïeul, le Duc de Penthièvre, eut un moment l’idée de lui assurer, avec l’Hôtel de Toulouse, dès son plus jeune âge, en prévision de son union avec le Duc d’Angoulême, fils aîné du comte d’Artois, sans oublier que le projet, combattu par Marie-Antoinette, hostile aux Orléans, n’aboutit pas, le Roi Louis XVI ayant refusé son consentement (37) ; du moins n’est-il pas interdit de penser, qu’à son habitude, le Roi Louis-Philippe, tint à entretenir sa sœur des dispositions prises sur place (38), et dont il est curieux de suivre l’exécution tout au long des volumineux registres conservés aux Archives Nationales, sous l’intitulé: « Travaux de La Ferté-Vidame, entretien des bâtiments », de 1831 à 1848 (39).

De fait, il ressort bien qu’une « mise en état d’habitation d’une partie du château », fut prévue dès mars 1846, avec « arrangement provisoire pour le voyage du Roi », le monarque ayant aussitôt après ordonné les prévisions budgétaires des 5 et 6 juin 1846 pour un aménagement définitif du bâtiment et le relogement des occupants, dont il a été donné de faire mention antérieurement (40); l’étanchéité et la couverture requéraient les premiers soins et devaient être confiés aux « Pavie, artisans de Neuilly » (41), où le souverain avait créé sa résidence d’élection (42).

Pour ce qui avait trait au sous-sol, devait être entrepris, tout d’abord « la construction d'un passage souterrain entre le petit château et le hangar destiné aux salles de service..., communs dans le parc » (43), avec adjonction de « caves sous le salon contigu au pavillon d’angle du petit château et sous une partie de l’aile neuve des cuisines à y ajouter » (44). A considérer les plans imprimés par Lemercier (45), cette partie, interrompue au rez-de-chaussée par un portail central, donnant sur l’actuelle Cour Saint-Simon, et surmonté d’un campanile (46), devait former l’un des côtés de l’ensemble triangulaire ainsi projeté ; elle établissait la jonction entre le pavillon de droite du bâtiment primitif et la petite construction située en avant cour, devant l’église et devenue le pavillon d’angle avec addition de pittoresques tourelles.

C’est tout naturellement sur lui que devait s’appuyer le second côté du triangle, dont l’édification se réduisait en fait au raccord avec ce qui formait, sur la moitié de la longueur en cause, la construction également préexistante, en retour d’équerre, à gauche du petit château, sauf à procéder cependant à une « reconstruction » d’ensemble de cette partie, en lieu et « place de la gendarmerie » (47), afin d’être à même de former deux grandes salles à manger (48).

Encore fallait-il prévoir un long couloir ou « corridor » (49), doté de fenêtres donnant sur la cour, pour faciliter les accès, tout le long des deux ailes et du bâtiment principal, mais hors-œuvres quant à lui, et sur les deux niveaux de la construction, avec raccordements à deux escaliers circulaires aux angles et aménagement d’un escalier principal. Encore ce degré central n’était-il qu’à simple révolution, et non à deux comme l’est actuellement celui de bois sculpté ; on notera que le chiffre  « L » répété, qui y figure, ne saurait être assimilé à celui du roi Louis-Philippe, comme il a été donné à certains de l’avancer trop légèrement (50), double raison de penser que cet escalier non dépourvu d’intérêt doit dater de l’occupation du château par la famille Laurent (51). A l’arrangement du premier étage du corps principal, prévu budgétairement le 5 septembre 1846, correspondra l’affectation des appartements en enfilade et donnant sur le parc, chacun se trouvant doté d’une garde-robe ouvrant sur le corridor, et c’est elle qui se trouve précisément indiquée à la plume sur les plans imprimés en blanc par Lemercier.

Si le prince de Joinville devait occuper la chambre à deux fenêtres du pavillon de gauche, avec le petit cabinet voisin, les quatre pièces suivantes ne semblaient pas nettement attribuées (52) ; venaient ensuite un petit cabinet doté d’un escalier intérieur et une chambre à deux fenêtres pour la  « Reine » (53), puis deux chambres pour « le Roi », la princesse Adélaïde bénéficiant des deux pièces restantes du pavillon de droite, avec une petite chambre en retour d’équerre pour la « femme de chambre de Madame », juste avant celle de « l’Aide de camp du Roi », Alexandre de Laborde, petitement logé si l’on songe à la fastueuse ordonnance qu’il connut dans la résidence de son père. Suivaient huit autres « chambres de maître », conformément à « l’établissement de logements au premier étage de l’aile des cuisines » , et en complément de ceux de l’autre aile, à savoir quatre  « chambres de dames », au-dessus de la grande salle à manger, précédant le « garde meuble », deux  « lingeries » et une « argenterie » (54), le pavillon d’angle, au raccord des ailes, étant réservé « au service de la chambre » et à celui « de la bouche ». Dès septembre 1846 sont prévus 22 glaces, de la Manufacture royale (55), les parquets et moulures ; les « bornes et candélabres pour l’éclairage intérieur » n’apparaissent qu’à l’exercice 1847 (56), avec l’établissement « du calorifère pour chauffer les salons » (57) du rez-de-chaussée, « grand salon », du pavillon central, suivi à gauche de la « salle de billard », « salon de service », « salon d’attente » (58), et des deux « antichambres » des valets de pied et des valets de chambre, dans le pavillon terminal. Dans l’enfilade, de l’autre côté du grand salon, devaient se succéder les chambres de la duchesse de Nemours, du duc de Nemours, venus avec le Roi le 30 mai 1846, de la princesse Marguerite (59), et du duc d’Alençon (60), la femme de chambre de la duchesse de Nemours recevant la pièce située en retour d’équerre. Pour toutes les pièces étaient prévues des persiennes, mais des grilles pour la croisée de celles des cuisines et des offices donnant sur la rue.

 Restaient les aménagements extérieurs, dont « un trottoir en asphalte avec bordure de pierre de Vernon », le long de l’aile des salles à manger et de la « façade principale, du côté du parc, formant un développement total de 147,60 m » (61), au-dessus des deux aqueducs (62) aménagés le long de ces deux parties du château, indépendamment de celui qui avait été construit « sur la rue, en avant du bâtiment des cuisines » (63). Deux conduits de fonte, l’un de «Ø15 pour amener les eaux de la Fontaine Gauthray au château », l’autre « de ø8 pour le potager (64)et l’allée des roses », venaient compléter les adductions intérieures nécessaires aux « salles de bains » (65), aux  « réservoirs au-dessus des lavoirs » (66), et « une machine hydraulique » (67). La « recherche des eaux » devait se poursuivre avec l’établissement « d’un bassin à la rivière anglaise » (68) et la  « réparation des bassins » (69), comme celle de la « grande glaciaire et achèvement de la seconde » (70). Furent tout naturellement envisagés la réfection et les « enduits des murs des fossés du château » principal et le  « rétablissement de la partie supérieure de ces murs, compris le bandeau et le socle au-dessus, sans la balustrade » (71).

Pour la grande demeure ravagée, indépendamment de la « couverture en asphalte et la conversion en bûcher d’une partie de ses caves » (72), dont la superbe ordonnance doit sans doute beaucoup aux anciennes assises de la résidence fortifiée des Vendôme, c’est à quoi le monarque se vit contraint à borner ses efforts ; du moins les tourna-t-il vers le rétablissement des perspectives, consacrant bien des soins « aux travaux des allées du parc au-devant du château » (73) et aux clôtures. Indépendamment des murs dont la restauration avait été continue de 1835 à 1841 (74), furent prévues « deux grilles du côté de la ville » (75), puis « une grille et mur fermant l’entrée du château, en face de l’église » (76) ; on renonça au « transport et port d’une grille à l’entrée de l’avenue principale du grand château » (77), pour « remédier à l’anéantissement de la majestueuse ordonnance de celle qu’avait installée le marquis de Laborde » (78), pour se contenter de « grilles et portes extérieures du parc » (79), « loge de portier et grille sur la route de Senonches » (80), avec  « écurie et remise à la porte du Champ brûlé » (81).

En plus des écuries anglaises restaurées en 1834 (82), furent construites « des écuries et remises, avec communs au-dessus, sur un terrain nouvellement acquis en dehors du domaine » (83), le long de l’avenue qui bordait le mur du parc à la hauteur du potager ; en se bornant très étroitement à la considération historique, on ne saurait trop regretter la récente disparition de cet ensemble, certes vétuste, mais qui n’était pas dépourvu d’un certain charme romantique et restait très évocateur des séjours du roi Louis-Philippe. Songeant à les renouveler et renouant avec la tradition, le souverain ne laissait pas de faire procéder à « l’aménagement d’une tribune dans l’église de La Ferté-Vidame » (84), en lieu et place de ses prédécesseurs ; les boiseries brunes rehaussées d’or qui se retrouvent en ce qui forme la tribune de l’orgue en témoignent encore, comme plusieurs tableaux de saints tout à fait dans la manière de Zurbaran, probablement offerts par un monarque, dont on sait la prédilection pour le peintre en ce « Musée espagnol » qu’il devait constituer au Palais Royal (85).

En l’église rénovée, fondée et embellie par les pieux seigneurs qui s’y succédèrent, « le Roi des Français, tout en régnant sur un peuple qui a la prétention d’être athée, retrouvait encore en sa mémoire un Pater et un Credo pour son office » (86) ou d’éventuels parrainages. A peine en eut-il le temps, comme de parachever l’œuvre de restauration de son domaine fertois (87), puisque  « fléchissant sous le fardeau du pouvoir, au milieu de biens des mécomptes », il était contraint à l’abdication et à l’exil en février 1848 ; si ce ne fut pas sans espoir de retour afin de faire « prévaloir la politique qu’il jugeait indispensable au bien de son pays », pour cela comme pour la reconstruction de la résidence du duc de Penthièvre, « les hommes ne lui ont pas laissé le temps et Dieu ne lui en a pas accordé la faveur » (88). Du moins, par des arrangements mesurés et intelligents, qui, toutes proportions gardées, font songer aux salvateurs aménagements du Château de Versailles (89), haut lieu de la résurrection permanente des Mémoires de Saint-Simon, le « Roi Bourgeois» a-t-il, somme toute, préservé à La Ferté-Vidame, l’élégante façade d’époque Régence de la « Maison des écuries » du grand écrivain; n’en était-il pas doublement l’arrière cousin (90) et par son Œuvre même pouvait-il ignorer les liens multiples et étroits qui unirent Monsieur et le Régent, les premiers ducs d’Orléans de la lignée de ses aïeux, à Monsieur le Duc de Saint-Simon?

François Formel,
Chargé de la conservation du Musée Saint-Simon.