DINER DE TETES A LA FERTE-VIDAME :
Le mari d’une impératrice chez le banquier du Roi

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1989-1990, p. 38-50)

 

A Alexandre de Beauharnais, dont l’histoire ne retiendra guère le nom (1) que pour avoir été celui du premier et fort désagréable époux de Joséphine (2), Impératrice des Français par son remariage avec l’aigle corse, devait revenir de grossir la liste déjà bien et illustrement fournie des visiteurs, qu’il fut donné à l’opulent marquis Jean-Joseph de Laborde de recevoir en un domaine qu’il avait métamorphosé, sans pouvoir faire oublier tout à fait qu’il l’avait acquis de la succession obérée de Monseigneur le Duc de Saint-Simon.

Du moins le financier se félicitait-il, en 1765, du rachat d’une demeure vénérable et quasi historique, et tenait-il à justifier les travaux colossaux qu’il devait y entreprendre pour l’embellissement :

« d’un bâtiment assez considérable et qui est d’ailleurs d’une forme mâle et antique, ce qu’il aime de préférence aux nouvelles constructions d’aujourd’hui » (3).

Sauf à regretter que le banquier n’en soit pas resté à ces intentions premières, il faut admettre, qu’en dépit d’une reconstruction quasi intégrale sur les fondements et assises du château féodal, si riche en histoire, la majestueuse ordonnance du nouveau bâtiment a suivi le tracé de l’ancien avec l’implantation oblique des ailes (4), tout en respectant et intégrant les deux tours carrées et suzeraines de l’antique résidence des Vendôme et des Saint-Simon (5). On comprend qu’une construction de cette envergure ne laissa pas d’attirer sur elle bien des curiosités, sauf encore à s’étonner « que Laborde bâtisse des palais qui rivalisent avec ceux des souverains »(6), lesquels ne dédaigneront d’ailleurs pas d’y faire un détour, sans que le marquis en éprouve les mêmes désagréments qu’un Foucquet dont le faste insolent devait tant faire ombre au Roi Soleil.

C’est sans doute ce qui devait motiver le jeune et bien obscur officier qu’était alors Alexandre de Beauharnais, de retour d’un long voyage en Italie, que l’entourage familial de sa jeune épouse avait préconisé, à la fin de l’année 1781 (7) en raison de la détérioration des relations du jeune couple. Le voyageur, vite lassé en effet du séjour au foyer, en dépit des retrouvailles les plus tendres à Noisy (8), s’empressait de gagner sa terre de la Ferté-Imbault (9) et y nourrissait l’idée d’une excursion à Verneuil, agrémentée d’un crochet à la Ferté-Vidame, ainsi qu’en atteste la relation qu’il fera de sa visite au marquis de Laborde, et dont le texte autographe inédit a été porté à notre connaissance grâce à une bienveillante intercession (10), la curiosité du document invitant à une restitution au moins pour ce qui a trait à l’entrevue fertoise.

« Voyage de Verneuil à la Ferté-Vidame en août 1782 (11).

Mon voyage d’Italie (12) était fini et depuis 15 jours, je jouissais du précieux avantage d’être rendu dans ma famille, quand de nouveaux projets me firent appréhender de m’éloigner encore l’hiver suivant et d’être obligé de partir (13) sans avoir embrassé mon ami le Comte de J..., qui était à son régiment à Sées en Basse Normandie (14). Les quatre lieues qui nous séparaient, me paraissaient un petit trajet comparaison faite surtout à l’immensité du chemin que j’avais parcouru depuis dix mois. Je formais le projet de proposer à mon ami de nous réunir à Verneuil, petite ville située sur la route à 26 lieues de Paris et 15 de Sées. Sa tendre amitié pour moi lui fit accepter... et le jour fixé de part et d’autre chacun partit de même.

Sept heures étaient prêtes à sonner quand je mis pied à terre à Verneuil, le vendredi 9 août 1782..., et deux minutes après un bruit de voiture se fit entendre et mon ami reçut dans sa chaise mes premiers embrassements, avant que notre conversation ne fasse durer notre petit souper très avant dans la nuit... Comme nous étions convenus de demeurer encore ensemble le lendemain, samedi, il nous vint dans l’idée de profiter de la circonstance pour aller voir un beau château, qui avait de la célébrité, et que souvent les étrangers allaient voir par curiosité : c'était la Ferté du Vidame (sic), magnifique terre appartenant à Mr. de la Borde, ancien banquier de la Cour, et pour le présent, le plus riche particulier de la France (15).

Il était prêt de onze heures quand l’idée nous en vint, et il nous semblait être déjà tard pour aller tout admirer et revenir avant le dîner; un de nos gens, témoin de notre incertitude, répéta ce qu’il avait entendu dire à la cuisine : c’est qu’il n’allait point d’étrangers à la Ferté aux heures des repas, qu’ils n’y fûssent retenus par Mr. de la Borde. Cela nous donna de l’espoir et nous divertit par l’idée que nous pourrions compter sans notre hôte. Nous nous promîmes bien de nous montrer sous les fenêtres du château, de nous faire voir le plus que nous pourrions pour tenter l’honnêteté du maître de la maison, enfin j’en ris encore de nos frayeurs et de nos précautions. J’opinais pour qu’on prit le cabriolet de mon ami parce qu’il était suspendu sur des ressorts, et je l’obligeai à se changer de sa mauvaise redingote de route, parce qu’elle était uniforme et que nous n’avions que des fracs; cela fut exécuté et nous nous rendîmes à la Ferté distant de trois lieues de Verneuil.

Comme nous avions ordonné à notre postillon d’entrer dans la cour, et de faire beaucoup claquer son fouet le portier de la petite grille (16) nous demanda nos noms. Il les porta par écrit à Mr. de la Borde nous laissant transportés de la réussite de notre projet et attendant cependant avec impatience et quelque inquiétude le succès de son message, qui devait décider si nous ferions bonne ou mauvaise chère. Ce fut Mr. de la Borde lui-même qui nous vint apporter la réponse, avec elle l’offre de manger sa soupe : comme nous acceptâmes bien vite et lui sûmes gré de sa politesse (17).

Nous visitâmes (18) avant le dîner les appartements, conduits par lui-même ; pour le rez-de-chaussée (19), il y a surtout à distinguer la salle à manger en stuc blanc et vert (20) et la galerie ou grand salon ajoutée après coup au bâtiment du côté des jardins, mais qui ne gâte rien à la noblesse de l’architecture (21). Cette galerie est décorée par de superbes Vernet (22); j’y ai remarqué deux qui font face aux croisées et qui peuvent être comptés au nombre des chefs d’œuvre de cet habile peintre (23). Ceux des petits appartements du Palais Borghèse à Rome, qu’on vante tant, sont fort en dessous ; les deux de cette galerie, que je cite, sont un orage et une vue de mer par un beau clair de lune (24) ; les figures n’ont pas ce faux coloris qu’il leur donne assez communément et sont bien dessinées (25).

M. Lagrené l’aîné, pour le présent Directeur de l’Académie de France (26) a de ses ouvrages dans le salon où l’on se tient communément (27) ; ces ouvrages là sont bien mauvais, péchant surtout par le coloris excessivement dans le genre que l’on reproche tant à l’Ecole française, mais je les lui pardonnerais encore plutôt que son mauvais goût, qui lui fit traiter de barbouillages (28) les magnifiques peintures de Raphaël (29) au Vatican de Rome, connues sous le nom de Chambres de Raphaël, et ce chef d’œuvre de Michel Ange dans la Chapelle Sixtine (30).

Enfin l’heure du dîner venue, on se mit à table, où nous officiâmes à merveille, moi toujours prêt à éclater par le souvenir de nos petites inquiétudes et que, par un coup de genou mon voisin faisait renaître à chaque plat dont on nous servait ; à cette bouffonnerie dont mon esprit jusqu’alors se repaissait (31), succéda un sentiment de reconnaissance envers nos hôtes et d’admiration sur l’état heureux que ce bon ménage offrait (32). Communément, quand on n’est pas né pour la fortune et pour le luxe, les richesses, qui vous mettent au niveau des princes et des plus grands seigneurs (33), donnent à ceux qui les possèdent une morgue insupportable ; c’est le reproche qu’on a coutume de faire aux financiers. Je m’attendais au faste, à des avis tranchants, tels que je me souvenais d’en avoir trouvé à de riches bourgeois possesseurs de châteaux (34), en un mot, je comptais trouver de l’impertinence en raison des millions, et comme le bien de M. de la Borde se peut monter à 30 millions, je m’attendais à le trouver trente fois plus haut qu’un autre. Au lieu de tout cela, je n’ai vu que de l’honnêteté simple, affectueuse, avec une bonhommie qui m’a charmé. Les deux maîtres, assis dans un coin de la table, ne se faisaient distinguer que par le droit qu’ils prenaient de se caresser en public et les politesses dont ils nous comblaient (35).

L’après dîner, on nous proposa une partie de billard et nous eûmes la honte, mon ami et moi de trouver nos maîtres dans Melles de la Borde (36) et de la Live (37). Ensuite on voulut nous faire connaître le parc, que nous parcourûmes, partie à pied, partie en calèche (38), avec les dames. Les promenades répondent parfaitement à la magnificence de très belles cours précédées de deux pièces d’eau. Le parterre conduit également à de grandes pièces d’eau (39) et laisse à droite le jardin anglais qui ferait mes délices (40), si j’habitais ce lieu là ; il est assez vaste, bien varié, imitant la nature et remarquable surtout par la beauté fraîche de ses verts gazons qu’arrose un joli ruisseau (41) qui y serpente ; je me souviens d’avoir plaidé la cause de ce ruisselet qu’on a envie de détourner pour grossir une petite nappe d’eau qu’on veut faire au parterre (42) ; en vérité ce serait dommage. Les allées du parc sont larges et à perte de vue (43) ; pour succéder à leur monotonie, on a pratiqué quelques allées tournantes et des bosquets. A propos des bosquets, j’ai vu là exécuter une idée aimable, dont parle à peu près l’Abbé Delille, dans son Poème des Jardins (44) : les plus jolis portent le nom des filles de Mr. de la Borde; il y a le bosquet D... et celui de ... (45), où un arbre prodigieux, étendant au loin ses rameaux, donne en tous temps de l’ombrage; il était respectable, on l’a consacré à la jeune... (46) et il fait le plus bel ornement de son bosquet(47). Nous avons traversé la ferme dont l’enclos tient au parc (48), et nous sommes revenus gagner le château (49).

Je ne dois pas oublier la soirée de cette journée : elle fut presque jusqu’à l’heure du souper consacrée à la musique, et la musique a pour moi bien des charmes, surtout quand elle est exécutée par de jeunes personnes ; Melle de la Borde, âgée de 15 ans, jolie, aimable, élève du fameux Piccini (50), musicienne en état déjà de composer, nous a fait entendre sa jolie voix en s’accompagnant du piano (51). Sa cousine, Melle de la Live, à peu près du même âge, moins jolie (52) mais plus vive et mieux faite, ayant de jolis cheveux blonds et un petit nez retroussé qui lui donne l’air mutin, nous a enlevés par les sons qu’elle tire de sa harpe; elle donne à sa musique des grâces qui sont dans sa personne. J’aurais voulu ne jamais voir finir ce divin concert; Melle... (53), qui sait l’italien, prononçait bien et mettait son âme dans ce qu’elle chantait, parce qu’elle en comprenait le sens. Heureux talents! Que faut-il de plus pour le bonheur quand on vous possède et vous exerce à la campagne?

Après le souper nous continuâmes le loto commencé auparavant (54) ; il fut gai et sa fin fut aussi celle de cette bienheureuse journée, malgré les vives sollicitations de nos braves et galants hôtes. Nous repartîmes pour Verneuil aussi tristes l’un que l’autre de voir finir si tôt un jour si bien employé, où nous avions eu les mêmes sensations, partagé les mêmes plaisirs, un jour tout consacré à l’amitié et qui devait faire époque dans notre cœur. Il est gravé dans le mien parmi le petit nombre de jours heureux ; la gaité s’est réunie sans cesse au sentiment pour préparer mes jouissances. C’est un jour passé sans peines, écoulé sans aucuns chagrins, un des beaux jours de ma vie, et je dois d’avoir connu la paix de cette journée à la nature qui me fit un cœur sensible et capable de connaître l’amitié ».

Très représentative d’une époque et d’une société raffinée, cette relation est bien le reflet d’une vie mondaine pour laquelle « tous étaient charmés de leur temps et d’eux-mêmes, et jouissaient ensemble de leur commune ivresse à la veille du chaos..., mêlant de sérieuses occupations à de frivoles passe-temps» ; disparaîtront après 1789 ce qui en faisait la qualité, ce goût désintéressé des plaisirs de l’esprit, héritage des grands salons parisiens, et « cette promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée, ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandaient sur les relations sociales tant de fécondité et de douceur » (55) ; aussi est-ce avec nostalgie que Guizot devait rappeler, dans ses Mémoires, le mot si significatif de Talleyrand, selon lequel : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre » (56). En dépit des barrières, « qui délimitaient encore la hiérarchie sociale des conditions, les différences allaient s’estompant ; même si rien ne s’égalise plus lentement que cette superficie de mœurs qu’on nomme les manières...au fond tous les hommes placés au dessus du peuple se ressemblent... le bourgeois avait autant de lumières que le noble ; ils avaient les mêmes idées, les mêmes habitudes, suivaient les mêmes goûts, se livraient aux mêmes plaisirs, lisaient les mêmes livres, parlaient le même langage », jusqu’à paraître interchangeables (57). Sous Louis XVI, en effet, « tout se nivela, la confusion se mit dans les rangs... le plébéien riche vivait avec les nobles comme avec ses égaux » (58).

Egalant les seigneurs les plus opulents, mais sans s’enivrer le moins du monde d’être grand propriétaire aux champs, M. de la Laborde n’en apparaissait pas moins comme un exemple  « merveilleux », qui « possédant cinquante millions, restait prévenant, simple, gai, comme s’il n’avait que peu de choses » (59), doué, il est vrai « de ce tact précieux qui devine les convenances et sait tout mettre à sa vraie place »..., princes du sang, ministres, grands personnages français et étrangers entretenant avec lui une flatteuse intimité ; c’était un modèle sans copie de ce que peut être un grand financier »(60). Il est vrai que ces qualités se retrouvaient pour une grande part dans l’entourage familial, la parentèle Lalive tout particulièrement ; par le beau-frère de Mme de la Laborde, Ange-Laurent de Lalive de Jully, introducteur des ambassadeurs, grâce à l’appui de la marquise de Pompadour, assidu du fameux salon de Mme Geoffrin, et un des plus averti collectionneurs de son temps, le marquis se trouvait avoir des affinités avec toute cette famille issue des fermes générales, et cependant en relations avec tout ce que la société d’alors comptait de supérieur ; Elisabeth-Sophie de Lalive n’était-elle pas la fameuse  « Madame d’Houdetot », l’amie de Rousseau, et sa propre belle-sœur, épouse de Denis-Joseph de Lalive, était la non moins célèbre « Madame d’Epinay », l’amie de Grimm (61). Touchant au monde des lettrés et des amateurs d’art, le marquis de Laborde ne manquera pas de faire montre du meilleur goût pour tout ce qui avait trait à la décoration de ses résidences (62).

On n’en veut pour preuve que l’adjonction de la grande galerie ou salon de compagnie, dont le procès-verbal de 1797 donne une description assez précise : « de 13 toises de longueur sur 4 toises de largeur, décorée en stuc », elle offrait dans le haut « huit jolis médaillons en plâtre (63), représentant des têtes de profil. Dans le bas sont encore huit grandes consoles en plâtre et une autre triangulaire en marbre de couleur. Le parquet de cette galerie était alors enlevé » (64). Richement meublée, « avec canapés, fauteuils, cheminée, glace, pendules, paravents et clavecin », elle offrait au regard des dessus de portes et 16 grands tableaux, 8 ovales et 8 carrés, ces derniers peints par Joseph Vernet » (65).

Sauf à s'arrêter quelque peu sur cette partie majeure de la décoration, qu’il soit permis de rappeler que :

« De Joseph, on parle sans cesse,
Ses ports-de-mer sont immortels,
On admire surtout ses marines charmantes,
Qu'il savait embellir de figures parlantes...
Aussi chacun voulait un port de sa façon ;
Mille Louis à peine auraient payé l’ouvrage,
Et l’amateur, parfois, en donnait davantage » (66)

 

M. de Laborde, quant à lui, y devait consacrer 32 000 livres, comme l’atteste le propre « livre des reçus»de l’artiste (67), et non la somme démesurée de 50 000 écus, comme on pu l’écrire abusivement (68), pour ce «  marché considérable avec M. Vernet, peintre de marines, dehuit tableaux pour orner la magnifique galerie » de son château de la Ferté (69). En ce que les amateurs appellent « un cabinet », et les grands et les financiers « une galerie», Vernet fut donc « appelé à chanter les Saisons du Jour », comme devait le faire le poète Zacharie, en son œuvre intitulée justement « les quatre parties du jour »(70) ; c’est sous ce libellé que le souvenir de la suite picturale fut en effet conservé, Vernet y ayant mis « le coloris de l’instant et la poésie la plus propre à rendre le moral et le physique de son sujet », à la fois « sur terre et sur mer » ; il y « a peint le matin français, l’ardeur du midi..,et par une gradation insensible jusqu’au plaisir et au repos que le soir amène » (71).

S’il a repris plusieurs fois ce thème et si l’œuvre « s’est ressentie de la pratique » (72), il semble qu’il se soit surpassé pour une commande exceptionnelle et dont le retentissement fut grand ; c’est au point que Diderot reprochera véhémentement et cruellement au financier d’avoir refusé de laisser exposer les marines au Salon de 1769, arguant que « le moderne Midas, qui ne connaît que l’argent, avait, à la commande, exigé que les tableaux une fois mis en place dans la galerie, n’en sortiraient plus » (73).

A la réflexion, l’examen du « Journal» du peintre montre non seulement que l’exécution des toiles fut longue et se prolongea d’août 1766, année de la commande, à août 1768, où s’effectue une livraison, « à Paris », « chez M. de la Borde »(74), mais que l’installation définitive de la suite a peut-être été différée jusqu’au 11 août 1770, époque « du voyage de la Ferté du 11 au 15 » (75). Sauf quelques défauts dans la perspective, du fait du désaccord des figures du premier plan, en raison de leurs dimensions, par rapport au reste (76), l’ensemble apparaissait « charmant, le ton harmonieux et suave », au point qu’il retiendra l’attention d’Hubert Robert (77), qui en donnera dans un « Carnet »la description la plus précise et la plus précieuse, avec l’intitulé de chaque pièce, indispensable pour une identification ultérieure.

Pour faire court, on se bornera à préciser qu’après la vente qu’il sera contraint de faire, en janvier 1784, au duc de Penthièvre, Laborde, au demeurant plus amateur de décors que collectionneur, dispersa la totalité des tableaux de la Ferté ; le catalogue de la vente du 14 janvier 1765 en atteste et mentionne 14 toiles de Lagrenée l’aîné, huit de Callet (78) et 56 de Lagrenée le jeune. On serait tenté d’assimiler « les huit tableaux de forme ovale en hauteur », intitulés: La Peinture, la Sculpture, l’Architecture, etc..., avec ces huit toiles ovales signalées par la liste ou inventaire de 1773, Beauharnais confirmant la présence d’œuvres de Lagrenée l’aîné dans « le salon  », ou galerie, à proximité des fameux Vernet. On doit encore à Lagrange d’avoir précisé que, quant à elle, la suite des « Quatre parties du jour sur terre et sur mer », fit l’objet d’une vente distincte, à la suite de la collection célèbre du comte de Vaudreuil, les 24 et 25 novembre 1784, ce qui fit connaître l’œuvre (79) adjugée 68 000 livres (80) Un acquéreur ultérieur, M. Tierce, devait enfin la vendre au roi de France, en 1824, lequel l’intégra dans son Cabinet du Palais de Saint-Cloud. Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, en bénéficiera, cette pièce de ses appartements formant un salon de passage donnant sur le parc, comme le précisera Vatout (81) ; la rencontre est heureuse, la reine ayant les affinités que l’on sait avec la Ferté-Vidame, et fournit le prétexte d’un rapprochement de l’énumération du bibliothécaire du roi Louis-Philippe avec celle d’Hubert Robert, sauf à les mettre en parallèle avec la désignation actuelle des quatre toiles actuellement conservées, quasi miraculeusement, au Musée Calvet d’Avignon (82).

- Suite des « Quatre parties du jour sur terre et sur mer » (83)
1 - Le Matin, ou la Pêche, le matin sur terre
2 - La Tempête sur mer, ou l’Orage sur mer
3 - Clair de lune, ou le Soir sur terre au port
4 - Nuit (avec feu d’artifice), ou le Feu d’artifice, la nuit sur terre
5 - La Tempête sur terre, ou l’Orage sur terre
6 - Le Soleil couchant ou Soleil couchant de la mer
7 - Le Brouillard, ou le Soir à la mer (en fait le matin)
8 - Le Soir, ou le Soir à la mer, rentrée des pêcheurs.

 Sans pouvoir préciser lequel des deux « Orages »retint l’attention de Beauharnais, on s’arrêtera à celui qu’il appelle : « La vue de mer par un beau clair de lune». A suivre le poète Zacharie :

« L'astre sur l’horizon y montre ses cornes pâles et répand sa lumière, conduite par les heures tranquilles qui veillent sur la nature... La splendeur du clair de lune forme un coup d’œil singulier ; on se plait alors à remarquer les objets que la lune découpe par des ombres froides...,. »,

et dont Hubert Robert nous conserve l’idée : « un port endormi derrière un grand phare, les barques de commerce voguant à pleines voiles, les chaloupes remplies de promeneurs, et au tout premier plan, une foule de figurines, pêcheurs, flâneurs, avec une marchande de beignets et d’eau-de-vie, la chandelle qui l’éclaire répandant de rouges lueurs sur les personnages et formant un contraste piquant avec les molles clartés de la lune ». Ni l’une, ni l’autre de ces deux toiles, numéros 2 ou 5, et 3 de l’état qui précède, ne figurent malheureusement parmi les quatre qui firent l’objet d’une entrée, au Musée Calvet d’Avignon, par suite d’un « Dépôt d’État», en décembre 1953.

Sauvée de l’incendie qui ravagea le Château de Saint-Cloud, en 1871, la suite complète fut initialement portée au Palais de Compiègne (84) ; on doit à l’amabilité de M. le Conservateur Marie-Pierre Foissy-Aufrère, de pouvoir indiquer que fort malencontreusement la suite fut divisée en deux parts ; l’une devait prendre un chemin peut-être sans retour, en l’occurrence, au Ministère des Affaires Etrangères « qui les envoya, le 11 janvier 1900 » à Constantinople, pour y décorer l’Ambassade de France, l’enquête, menée par M. Georges de Loye, alors conservateur en chef du Musée Calvet en 1954, ayant prouvé que les quatre tableaux ont disparu... » (85). Ont donc été préservés à Avignon :
- Le Matin sur terre : la pêche en rivière (signé en bas à droite, Joseph Vernet, f. 1766, inventorié n° 22 403), soit le n° 1.
- Le Matin à la mer : effet de brume, soit nécessairement le n° 7, l’appellation de Vatout semblant erronée (n° 22 404).
- Midi sur terre : coup de vent soit le n° 5 (n° 22 405).
- Le Soir à la mer: l’entrée du port (signé Joseph Vernet, f. 1766, dans l’angle inférieur gauche, n° 22 406), soit le n° 8.

En dépit d’assertions erronées, il faut admettre désormais que les huit panneaux ne furent pas transférés à Méréville par M. de la Laborde, comme on le croyait encore lors du dépôt de 1953, en contradiction avec les documents irréfutables que publiait Lagrange, dès 1864... (86) et regretter le démantèlement, déjà commencé par le financier, d’un ensemble décoratif prestigieux. Mais peut-être l’opulent propriétaire de la Ferté-Vidame, dont la tête devait tomber le 29 germinal de l’an II, peu de temps avant celle de son hôte des années heureuses, le vicomte de Beauharnais, était-il destiné, comme ses semblables, « à finir comme Icare », ainsi que le notait sans indulgence un duc de Saint-Simon, à propos de la chute ordinaire de maints traitants et financiers trop vite enrichis, déplorant avant tout que le critère de l’argent ait pris peu à peu le pas sur celui de l’honneur (87).

Peut-être tiraillé entre un sentiment de jubilation contenue et celui de l’horreur pour un bouleversement, dont il n’aurait pu prévoir l’ampleur, même s’il prophétisa la dissolution prochaine de la monarchie, le duc a dû tressaillir, en dépit de l’apaisement de l’au-delà, quand retentit le premier coup qui annonçait la destruction d’un château qui ne devait son existence qu’à la ruine du sien. Du moins peut-on assurer les mânes du mémorialiste, celles d’un homme qui s’avoue si conscient du  « néant de ce monde », que « même Louis Philippe ne pourra ranimer la Ferté-Vidame, lui qui renfloua tant de châteaux. La Ferté l’a vaincu ; aussi le fantôme impérieux de M. de Saint-Simon n’en sera jamais délogé » (88).


François Formel
Docteur de l'Université de Paris-Sorbonne
Chargé de la Conservation du Musée Saint-Simon