DES PREDECESSEURS DES SAINT-SIMON :
SPLENDEUR ET MISERE DES DERNIERS VIDAMES DE CHARTRES,
SEIGNEURS DE LA FERTE-VIDAME
FRANCOIS DE VENDOME ET JEAN DE FERRIERES

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1994-1995, p. 63-66)

« Je portai le nom de Vidame de Chartres » écrira le mémorialiste, Louis duc de Saint-Simon avec une évidente satisfaction ; « ce nom a paru beau », d’autant qu’alors, en France, on ne dénombre que quatre vidamés : de Chartres, de Laon, d’Amiens et du Mans (1) ; ce fief ayant par ailleurs appartenu aux mêmes qui avaient la terre de La Ferté-Arnault, en l’occurrence la prestigieuse maison de Vendôme ; c’est par héritage (2) qu’il devait échoir aux Ferrières puis aux De la Fin, avant l’acquisition faite par Claude de Saint-Simon.

La transmission, en effet, se faisait en vertu des droits de Louise de Vendôme, épouse de François de Ferrières, seigneur de Maligny, fief proche de la ville d’Auxerre, et la mère de Jean de Ferrières, ainsi cousin germain et héritier de l’ensemble des biens du dernier porteur du titre, le fastueux François de Vendôme. Le vidamé devait entrer dans la maison de Meslay avec Robert de Vendôme déjà seigneur de La Ferté, qui prit dès lors le nom de la Ferté-Vidame ; des domaines importants qu’il constituait, il se réduira à fort peu, tant par sa superficie que par le revent qui s’y trouvait attaché, quand les Saint-Simon en seront possesseurs. Originellement le vidame se trouvait chargé de la protection des biens temporels de l’évêque mais au XVIIème siècle, « en raison dudit vidamé, assis en la ville de Chartres », le titulaire se devait très théoriquement de rendre foi et hommage au prélat, « à charge de présenter chacun an, le jour de la Purification de la Vierge, à la grand messe de l’église Notre-Dame de Chartres, un cierge de six livres pesant ; avec poignée de velours violet (3) ». On notera au passage que c’est le Duc Claude de Saint-Simon qui devait, à cet égard, passer une transaction par devant notaire, le 8 mai 1638, chez Maître Beauvais à Paris ; l’acte faisait allusion à celle du 31 mai 1619, du fait de son prédécesseur immédiat, Préjan de la Fin ; elle ne comportait pas moins d’une réduction notable du cierge de 60 livres ainsi ramené à six livres pesants (4) ». Il est vrai qu’à cette époque et après les déboires des derniers vidames, il fallait constater que « cette terre autrefois grande et belle et de très grand renom n’avait presque plus que le nom ; toutes les terres, baronnies et biens en dépendant ayant été éclipsés, et ne consistait plus qu’en quelques cens, qui se sont encore éclaircis jusqu’à se réduire à la somme de trois livres » (5) ;  aussi au début du XVIIème  siècle, ce « fief et seigneurie, assis en la ville de Chartres ne s’étendait plus que sur les paroisses de Sainte-Foye, Saint-Martin, Saint-Saturnin, Saint-André et Saint-Maurice en la ville de Chartres, coutume de Chartres (6) ».

A remonter fort loin, la possession du Vidamé, au Moyen Age, appartenait à la famille de Ferrières, qui n’aurait rien de commun avec ceux du XVIème  siècle qu’une simple homonymie. Pour la curiosité, on rappellera que le fief était en effet passé du neuvième vidame, à Guillaume de Ferrières, du fait de son mariage avec Elisabeth, fille héritière du vidamé (7) et que leur petit-fils Guillaume s’illustra particulièrement lors de la quatrième croisade pour mourir en Egypte en 1219 (8) ; connu pour la vaillance de son épée, il le fut aussi par la qualité de sa plume. N’a-t-on pas en effet de lui un recueil de Chansons et saluts d’amour, dont la publication fera l’objet d’un rare livret au XIXème siècle (8bis). C'est d’ailleurs par sa sœur Hélisende que le vidamé passa dans la famille de Meslay, précédemment évoquée.

 Sauf à revenir aux Vidames de la maison de Vendôme, on rappellera encore que cette famille était grandement alliée aux importantes maisons de Gouffier et de Montmorency, sans oublier un apparentement significatif avec la branche capétienne de Bourbon, dite de Bourbon-Vendôme par le mariage de Catherine de Vendôme avec Jean 1er de Bourbon, comte de la Marche, et dont on sait qu’elle deviendra ducale puis royale avec Henri IV (9). Titres, alliances, biens faisaient donc de François de Vendôme un fastueux Vidame et il reste quelques traces d’une vie qu'on a pu appeler « une épopée chevaleresque, remplie de traits qui semblent empruntés au roman de la Table Ronde ». Aussi n’y avait-il point en France « de seigneur ni plus illustre, ni plus riche, ni plus vaillant que ce Vidame (10) » ; « Il fut fait colonel des bandes de Piémont lors des guerres d’Italie, en place de M. de Bonnivet ; il était digne de cette charge, voire d’une plus grande, tant pour le lignage et ses grandes richesses, que par ses vaillances et illustres faits, qui étaient tels que, de son temps, on ne parlait que du Vidame de Chartres. Il fut splendide et magnifique et jusqu’à ses propres coûts et dépens, il mena en Italie cent gentilshommes tous vêtus de la même parure et fort superbe, chacun une chaîne d’or au cou faisant trois tours et en faisait grande parade. S’il eût voulu épouser une fille d’une grande dame de la Cour, qui est Mme de Valentinois, en l’occurrence Diane de Poitiers, maîtresse du roi Henri Il, cette alliance l’aurait rapproché du trône et rendu plus considérable encore. De plus se peut-il parler de rien de plus pompeux et magnifique, que les immenses dépenses qu’il fit en Angleterre, lorsqu’il fut envoyé en otage pour la paix jurée entre le roi Henri II et le roi Édouard VI ; il fit un festin au roi et dames de sa Cour le plus superbe qu’il est possible d’ouïr parler, les mets étant servis par artifices, si bien faits qu’on les voyait venir du ciel, lequel était représenté dans la salle ; quand on vint aux fruits et confitures, le ciel se mit à éclairer, tonner et grêler de telle façon et tempête, que dans la salle on n’oyait que tonnerres et éclairs, et au lieu de pluie du ciel, on ne vit que dragées de toutes sortes pleuvoir et tomber dans la salle l’espace d’une demi-heure, et pleuvoir toutes sortes d’eau de senteur, si bonne et odoriférante, et si suave que la compagnie en demeura en toute admiration de telle représentation et artifice si splendide ». Aussi le roi Édouard lui donna ample liberté sans égard à sa sujétion d’otage et de se promener dans tout le royaume, et jusqu’en Ecosse, et partout recueilli comme un roi, tant il avait d’esprit, la façon et la grâce pour savoir s’entretenir et même parmi les sauvages écossais. Ils lui dressèrent une chasse générale des bêtes rousses et fauves, et à ce qui était de plus sauvage, comme on le tient de M. le connétable Anne de Montmorancy qui le tenait du Vidame, son grand ami et confédéré ; et après la chasse on en fait festin de la moitié en le mangeant sans la cuire avec du pain et toute crue... ; ils en convièrent M. le Vidame qui en goûta et mangea un peu pour leur plaisir (11).
Sa libéralité et magnificence furent employées en la cour des rois, en habits, en pompes et en tournois. Quant à la guerre, il faut demander à ceux qui ont vu ses compagnies, tant de gens d’armes que de chevaux légers, de gens de pied, que de cornettes de général. Il aimait fort pour ses couleurs, en ses troupes et pour lui, le vert et il l’a bien fait valoir, qui était les couleurs favorites de la reine Catherine de Médicis, jusqu’au jour de sa viduité consécutive à la mort accidentelle d’Henri II au cours d’un tournoi. Cette princesse devait par la suite se venger ainsi qu’il appert ci-après, car on a voulu qu’il l’ait aimée ; aussi donnait-on à ce seigneur la réputation de servir la souveraine, alors qu’en fait il n'eut qu’indifférence à son égard et sur la fin s’en trouva mal.

Fort remarqué au siège de Metz, il le fut par les sorties qu’il fit alors, et principalement par un stratagème qui lui permet de se saisir des hommes du duc d’Albe sur le chemin de Thionville, aussi le camp de l’empereur délogea de là avec très grande perte et confusion. Après avoir servi aux guerres de Flandres, en gendarme et cheval léger, c'est-à-dire capitaine de ces compagnies, le plus beau fut à la bataille de Cérisoles(12) en Piedmont, pour commander l’infanterie, y succédant à M. de Bonnivet, comme on l’a dit plus haut. Il y servit le roi à pied aussi vaillamment qu’il avait fait à cheval, tenant du naturel de César, qui était fort bon homme de pied et de cheval ; c’est ce qu’il fit encore au siège de Conis pour la seconde fois assiégée par les Français, seule place fatale en ce pays-là. M. le maréchal de Thernes, gouverneur de Calais, ayant perdu la bataille de Gravelines (13) et y étant fait prisonnier, aussi le Vidame eût-il sa place et y fut lieutenant-général de sa majesté. Il eut plusieurs fois revanche de la défaite de Gravelines et de plus fit une belle entreprise à Saint-Omer, mais elle faillit et cela ne tint pas à lui. Pour avoir ce gouvernement et lieutenance générale, il quitta sa charge auprès du prince de Condé, Louis de Bourbon, qui sera le chef du parti huguenot, duquel il était parent à cause de la maison de Vendôme de laquelle l’un et l’autre étaient sortis (14). Après la paix qui s’ensuivit, la France mis bas les armes, ce qui fut cause des guerres civiles, en l’occurrence ce qu’il est convenu d’appeler les guerres de religion où s’affrontaient le parti du prince de Condé et celui des Lorrains, les Guises, fort influents auprès du trône ».

Le Vidame n’y participa pas « et se rendit oisif (15), d’autant qu’on l’avait vu autrefois gentil et galant courtisan... On conjura que le grand homme qu’il était ne pouvait demeurer coi et fut soupçonné », à tort ou à raison, eu égard à ses relations avec Condé, d’avoir su quelque chose de la conjuration d’Amboise (16), dirigée contre les Guises et indirectement le pouvoir royal ; aussi le roi François II, étant à Fontainebleau, commanda à un capitaine d’aller prendre le Vidame, prisonnier à Paris pour le mettre à la Bastille, encore que M. le duc de Guise en fut marri de la prison de François de Vendôme qu’aucun qui fut à la cour, car il l’avait bien servi au siège de Metz. La reine Catherine de Médicis fut fort blâmée de cette prison, mais, quand une dame qui a aimé vient à haïr, elle trouve toutes les inventions du monde pour bien haïr. Aussi ce grand seigneur demeurera plus de six mois à la Bastille, mais le roi François II étant mort très jeune, il en sortit fort malade, dont il mourut (17), aussi mal content de cette reine et en disant prou de mal pour décéder peu de temps après sa libération.

Voilà la fin ce grand seigneur qui, pour un des seigneurs mondains de la cour, se retira si étroitement que, sur la fin de ses jours, on n’eût jamais dit que ce brave Vidame de Chartres qu’il avait été autrefois est bien changé de ce brave Hector qui a tant paru dans le monde, et auquel nul n’osa comparoir pour le parangonner, sauf M. de Nemours qui l’a surpassé en tout et, s’il eut les moyens de M. le Vidame et richesses, encore qu’il en eut assez, aurait surpassé tout le monde. Si dirions encore qu’il se mit sur ses vieux jours à aimer une maure, de telle sorte qu’il dédaignait toutes autres dames, jusqu’à sa femme, qui était une très honnête et sage dame, étant de la maison d’Estissac (18). Il se retrancha de tout, si bien que de grand et splendide qu’il était, il ne paraissait plus que comme simple gentilhomme, encore qu’il lui resta plusieurs grandes maisons » dont celle de La Ferté-Vidame, alors place fortifiée, et dont on notera qu’elle relevait de Châteauneuf-en-Thimerais alors possédée par Jeanne d’Albret (19), richesses et moyens, car les héritiers qui en sont venus en ont, non sans difficultés, de très bonnes pièces et friands morceaux (20).

C’est au fort érudit Bastard d’Estang que l’on doit d’avoir suivi plus particulièrement la vie de Jean de Ferrières héritier incontestable de l’illustre vidame, qu’il ne manqua pas de suivre dans ses campagnes comme lieutenant de la compagnie de quarante lances de son cousin germain ; c’est peu de dire que les temps troublés du règne des derniers Valois fit que, d’entrée de jeu, Jean de Ferrières eut une carrière fort mouvementée et eut à supporter bien des vicissitudes ; ne serait-ce que pour recueillir un héritage dont l’essentiel avait fait l’objet d’une saisie. Outre le lustre qui s’attachait au nouveau vidame et seigneur de La Ferté-Vidame, du fait de l’alliance de son père, François de Ferrières, seigneur de Maligny, avec Louise de Vendôme, il fallait rappeler que du côté paternel les aïeux notables ne faisaient pas défaut dans l’entourage des Bourbons puisque son grand-père Jean de Ferrières avait épousé Marguerite de Bourbon, fille légitimée du duc de Bourbon Jean II (21) et figura honorablement dans le parti du roi Louis XI, dans la lutte que le roi de France mena contre le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire ; du fait de son remariage avec Marie de Damas, héritière de la terre et fief de Maligny, cette terre échut encore à Jean de Ferrières, en sus de l’héritage de François de Vendôme, malgré un curieux testament de son père François de Ferrières déshéritant son fils, auquel il dut reprocher d’avoir abandonné la religion catholique pour l’hérésie Huguenote, dispositions qui, de toute apparence, n’eurent pas de suite.

 Membre marquant du clan Huguenot, Jean de Ferrières allait se trouver entraîné dans le tourbillon des affrontements de plus en plus sanglants, le sommet de l’horreur étant le massacre organisé des gentilshommes huguenots alors à Paris (22), Jean de Ferrières n’ayant dû son salut qu’au fait qu’il logeait sur la rive gauche de la Seine. L’occurrence sans cesse troublée par les affrontements quasi permanents des factions en présence le conduira à avoir un rôle important, surtout pour ce qui était des relations des protestants avec la reine Élisabeth d'Angleterre. C’est dire qu’il ne put résider bien longuement dans son domaine Fertois, placé plusieurs fois sous séquestre, sans parler des tracas que lui occasionnera sa sœur Béraude ; des richesses de François de Vendôme, il ne restera rien, les derniers vidames se trouvant en butte aux poursuites de leurs créanciers, dont certains étaient déjà ceux du fameux Vidame lui-même, comme en témoignent les liasses de ce qui subsiste du chartrier des Saint-Simon, aux archives nationales, comme aux archives d’Eure-et-Loir, où figurent de précieux documents sur les Vendôme; les créanciers de leurs successeurs, les Saint-Simon, ne seront que plus nombreux encore ; le registre du syndicat des créanciers du mémorialiste est éloquent à cet égard, ainsi qu’il nous a été donné d’y faire allusion auparavant (23), seul le salvateur séquestre des papiers de Louis de Saint-Simon devant arracher avec ses archives les irremplaçables Mémoires, le lointain successeur des antiques et prestigieux vidames n’ayant pas plus qu’eux l’esprit apte à la gestion de ses finances, ce dont les saint-simonistes peuvent au fond se féliciter. Figurent dans les Archives Nationales et d’Eure-et-Loir, maintes pièces qui, dans le droit fil de l’excellente étude de la biographie de Jean de Ferrières donnée par Bastard d’Estang, occasion de suivre cet infortuné Vidame à travers les vicissitudes les plus diverses (24) ; il ne fut guère plus chanceux au demeurant que le fastueux François de Vendôme auquel le duc, fier de ce prédécesseur, ne laissa pas de consacrer quelques lignes nostalgiques qui s’apparentent à quelque oraison funèbre et qu’il apparaît opportun de retranscrire ici, comme en point d’orgue, puisque consacrées par le mémorialiste lui-même à :

« Ce fameux Vidame de Chartres, si célèbre par sa figure, son esprit, sa valeur, ses talents, sa  magnificence si fort au dessus d’un particulier, et qui le ruina, sa galanterie, enfin par la part qu’il eut aux grandes affaires de son temps, de guerre, d’Etat et de cabinet, et plus encore par sa prison à la Bastille, dont on prétend qu’il sortit empoisonné, et mourut le dernier de sa maison avec les regrets publics et universels, 7 décembre 1562 à trente-huit ans, puissant en biens et en courage, mais trop remuant et trop enclin au mal »(25).

 

 

François FORMEL,
Docteur de l’Université Paris-Sorbonne