Une entrée de plain-pied dans les Mémoires du duc de Saint-Simon :
Le narthex de l'œuvre.


Saint-Simon connaissait-il toute la puissance de ses dons d'écrivain " et de conteur ? " Il semble difficile ", notait Maurice Bouchor, " qu'il n'ait pas senti passer dans une œuvre " de si longue haleine, " le souffle qui l'animait ".

A entrer dans " l'œuvre énorme et touffue de Saint-Simon ", pourquoi ne pas se limiter de prime abord à en extraire la matière de trois ou quatre lectures contenant les pages les plus représentatives, voire tout simplement, les plus pittoresques ?

Ce fut longtemps le but et l'objet de ces conférences ou " lectures populaires ", auxquelles se livraient maints commentateurs de la " Belle Epoque ", tel Maurice Bouchor, en 1902, dans le contexte des " Annales philotechniques ", Gaston Rageot, en 1909, pour les " cinq à six littéraires ", du Journal de l'Université des Annales, voire René Doumic, saint-simoniste plus affirmé, à la " Société des Conférences ", de Lectures pour tous, ou la " Société normande de géographie ", en 1914.

C'était, en quelque sorte, reprendre en la " popularisant ", la tradition des salons du XVIIIème siècle, et plus particulièrement ici, celui, si célèbre, de Madame du Deffand ; en effet, dès que commencèrent à circuler les premières copies d'extraits des Mémoires autographes du duc, lors placés sous le séquestre royal de 1760, au ministère des Affaires Etrangères, un exemplaire manuscrit des six volumes, parmi ceux qui furent réservés à quelques privilégiés de l'entourage de Choiseul, ne manqua pas d'être mis à la disposition de la représentante par excellence de cette société choisie, si experte dans ce qu'il convient d'appeler " l'art de la conversation ".

On ne saurait s'étonner que l'intéressée n'en fasse aussitôt part à son correspondant privilégié qu'était Horace Walpole en cette fin d'année 1770 : " Nous faisons une lecture l'après-diner, des Mémoires de Saint-Simon, où il m'est impossible de ne pas vous regretter ; vous auriez des plaisirs indicibles… Ils m'amusent toujours, et comme j'aime lire en compagnie, cette lecture durera longtemps. Elle vous amuserait…L'auteur était au fait de tout ; les choses qu'il raconte sont curieuses et étonnantes. Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire ces Mémoires. Le dernier volume que je n'ai fait qu'achever m'a donné des plaisirs infinis ; il vous mettrait hors de vous, Monsieur ".

On en veut pour preuve que la transcription de ces quelques anecdotes à même d'illustrer le talent de narrateur, plus pittoresque au demeurant qu'il n'y paraît, à la lumière de quelques détracteurs, infiniment supérieur à cette image " d'anthropophage dévot " que d'Argenson, l'une de ses bêtes noires d'ailleurs, s'obstinait à entrevoir, clair-obscur que la critique ultérieure et moderne n'a pas laissé de révoquer en doute.

François FORMEL
Docteur de l'Université Paris-Sorbonne