UN SEIGNEUR DE LA FERTE VIDAME :CLAUDE DE SAINT-SIMON
PERE DU MEMORIALISTE (UN TRICENTENAIRE INEDIT : 1693-1993)

Paru dans Bulletin Municipal de La Ferté-Vidame (1992-1993, p. 49-54)

 

L’occurrence du tricentenaire de la mort de Claude de Rouvroy, premier Duc de Saint-Simon, père de l’illustre écrivain, invite à faire mieux connaître un personnage dont l’Histoire ne retient guère le nom que comme l’un des favoris du roi Louis XIII(1), auquel il dut son élévation à la plus haute dignité du Royaume, c’est-à-dire au Duché Pairie de France(2). C’est aux largesses du souverain qu’il devra de pouvoir acheter le domaine des anciens et prestigieux Vendôme, tombé aux mains de leurs héritiers huguenots les Ferrières et les la Fin(3), dont on sait la déconfiture financière, ce qui explique le bail judiciaire du 7 avril 1632, suivi de la vente et adjudication entérinées par le parlement, le 1er août 1635, au profit du Duc Claude(4).

Avant de donner un aperçu biographique du nouveau propriétaire de la Ferté-Vidame, par le biais d’un document temporaire inédit, on serait tenté de reproduire auparavant, la description fort précise d’un château rendu prestigieux par la qualité de ses anciens possesseurs, plus particulièrement illustrés au XVIème siècle, par le personnage hors du commun que fut François de Vendôme, et auquel le Duc de Saint-Simon dut apporter, après d’urgentes réparations, bien des aménagements pour rendre plus agréables des séjours qu’il fera, avec ses épouses successives, dans la seconde partie de sa vie(5) ; on songe particulièrement à la démolition d’une partie de la courtine pour un dégagement sur la perspective du parc, et à la transformation de ce dernier avec l’heureux percement « d’une étoile régulière », qui confèrera à l’ensemble « une grande beauté »(6), dont le tracé actuel porte sans doute encore la marque.

Intéressant complément au texte plus connu du procès-verbal d’adjudication de 1635(7), est en effet un rapport militaire de 1617, ayant trait au séjour, au début du mois de février(8), « d’une garnison es maison de la Ferté-Vidame, qui est antique, bonne, de grand revenu, seigneuriale, située en pays de bois, environnée d’eaux, de basse cour à l’entrée (coté bourg), fossoyée de grands et larges fossés pleins d’eau, bon rempart autour. La figure de la maison est presque ovale avec deux portes (à pont-levis) aux deux antiques donjons, voûtés à chaux et à sable, et quantité de tours qui flanquent le circuit de ladite maison » qui devait devenir la résidence d’élection des Saint-Simon(9).

C’est l’histoire de cette lignée, mais plus particulièrement au rappel des faits marquants de la vie et de la carrière du favori de Louis XIII, qu’un auteur contemporain, dont il reste à percer l’anonymat, devait consacrer plusieurs pages du copieux ouvrage manuscrit, qui avait pour objet de donner une présentation biographique et généalogique de tous « Les Ducs... avec par ordre alphabétique l’histoire des familles ducales », aux environs de 1635(10).

Or on trouvera ci-après la transcription, à l’exclusion de développements relatifs aux alliances des Saint-Simon, sauf à noter seulement qu’il en était d’illustres, à même d’enter et rattacher fémininement cette maison sur la maison royale, pour ne rien dire d’une double ascendance carolingienne, en passant par les comtes de vermandois, restée sujette à caution au moins pour ce qui était d’une filiation masculine directe.

« Les Ducs de Saint-Simon

La seigneurerie de Saint-Simon, en Picardie, près Saint Quentin, a été érigée par le Roy Louis treizième(11) en Duché et Pairie, en faveur de Mr Claude de Rouvroy, chevalier des deux ordres de sa majesté, son premier écuyer et gouverneur de Blaye sur la Garonne, l’une des plus importantes places de France(12). Son illustre naissance, ses hautes alliances(13), sa prudence, sa douceur, sa fidélité, sa piété et ses autres vertus se faisant connaître l’espace de beaucoup d’années et dès la première jeunesse qu’il a suivi la Cour et les armées, lui acquirent l’affection particulière du Roy et cette relevée dignité de duc. Il est frère du Marquis de Saint-Simon, chevalier des deux ordres(14) et gouverneur de Senlis, son aîné, et d’autant qu'il faudrait monter trop haut si nous voulions reconnaître l’origine de son illustre et ancienne noblesse(15), contentons nous de dire... la grandeur et l’antiquité de la Maison de Rouvroy, dont le Duc de Sainct-Simon est issu, mais aussi combien est illustre l’alliance qu’il a faite avec celle de Budos de Portes, et comme il est proche parent du Prince de Condé, dont la mère était fille d’une Louise de Budos, et comme il attoucha ainsi de parenté quantité des grands seigneurs du Royaume(16). Mais son noble sang l’a encore rendu plus estimable par la suite de plusieurs actions aux charges qu’il a exercées, en toutes les honorables occasions qui se sont présentées pour le service du Roy et de l’Etat. Peu de mois après que Sa Majesté eût éloigné de la Cour le seigneur de Barradat, gentilhomme de Gascogne, pour honorer ce puîné de Saint-Simon de son amitié et le faire son premier favoris(17), il commença de lui témoigner combien il lui était reconnaissant pour la continuelle assistance qu’il lui rendit, et, l’année 1627, lorsqu’elle fut grandement malade à Villeroy, l’espace d’environ sept semaines(18). Cette même année, lorsque le siège était mis devant la Rochelle, et que les Anglais furent descendus de l’Isle de Ré sous le Duc de Bouckingham, ils furent vigoureusement repoussés des forts qu’ils voulaient attaquer(19), et, prenant la fuite sur leurs vaisseaux, laisseront à terre plusieurs tués d’entre eux, et à nos Français vainqueurs quantité de leurs drapeaux ; et l’on ne saurait nier qu’entre nos seigneurs volontaires qui s’exposèrent de leur propre mouvement aux périls de la mer et des vents, avec un zèle ardent et générosité héroïque, le sieur de Saint-Simon ayant été l’un des plus signalés, son nom ne mérite d’être laissé à la mémoire de la postérité. Le Roy Louis Treizième montra qu’il faisait état de sa valeur et qu’il désirait que toute la cour sût qu’il avait eu bonne part à la gloire d’une si glorieuse victoire emportée sur les Anglais, puisqu’elle le choisit et l’envoya à cause de cela à Paris avec les quarante drapeaux pris pour les appendre en l’Église Notre-Dame(20), ce qu’ayant exécuté avec une grande diligence, il retourna promptement aussi au siège de la Rochelle pour y continuer auprés de son bon maître les actions d’une générosité guerrière(21), et voir l’année suivante, 1628, cette ville rebelle contrainte, par les armes et la famine, d’implorer la miséricorde du Roy et se soumettre à son obéissance(22). Il eut encore cet honneur (tant il était reconnu diligent et fidèle), d’être envoyé le premier de Sa Majesté pour faire savoir aux Reines la nouvelle de cette reddition, et donner ordre que les prières qu’avait fait Paris durant le siège de la Rochelle pour l’heureux succés des armées royales fussent changées en actions de grâce(23).

Un an après, Sa Majesté, voulant passer les monts pour aller secourir le Duc de Mantoue opprimé par ses ennemis, et trouvant que le passage lui était empêché par le Duc de Savoie, qui avait fait des forts et redoutes avec de fortes barricades dans un étroit de ses montagnes, nommé le Pas de Suze, il lui fallut donner de glorieuses et dangereuses attaques pour forcer ce passage(24) : et là le seigneur de Sainct-Simon, en présence du Roy(25), et parmi plusieurs princes et gentilshommes de haute naissance; se mêlant avec le régiment des gardes, y contribua des mieux à la défaite des savoyards et de leurs barricades, qui s’opposaient à la marche de notre armée ; la ville de Suze et la citadelle ayant été prises ensuite, Son Altesse de Savoie traita la paix avec le Roy(26), mais en moins de neuf ou dix mois il la rompit encore et obligea Sa Majesté de retourner en ses États et repasser les monts avec une puissante armée. C’est en ce temps aussi que le mesme seigneur de Sainct-Simon, avec toute la noblesse volontaire, y renouvelant les effets de sa valeur, n’a épargné ni son bien, ni sa santé, ni sa vie, pour rendre des assistance continuelles à Sa Majesté pendant qu’à force d’armées. Elle se saisit de toutes les villes et forteresses de la Savoie, une ou deux exceptées(27). Mais si nous rappelons en la mémoire cette glorieuse victoire qu’emportèrent les Français sur les Impériaux auprés de Carignan en Italie7(28), où tant de brave noblesse attaqua si vigoureusement les retranchements des ennemis, il nous souviendra pareillement que notre glorieux Sainct-Simon y signala sa valeur par des exploits d’armes non communs ; il n’eût pas manqué ensuite de secourir de son pouvoir la ville de Casal assiégée inutilement par le Marquis de Spinola, qui y perdit la vie, et défendue vaillament par les Français sous la conduite de Monsieur de Toiras, ce fameux héros, mais cette fièvre continue avec des redoublements journaliers ne permit pas que ce premier Français s’éloigna de Sa Majesté(29). ce fut de là que ce bon seigneur, qui aimait cordialement son Maître, se trouva transi d’affliction, le cœur serré, la bouche close et les yeux baignés de larmes(30), particulièrement lorsque la maladie devenant plus violente et les douleurs plus aiguës, ce grand Prince, après avoir reçu le Saint-Sacrement et l’Extrême Onction et tenu quelques propos à la Reine, au Cardinal de Richelieu et au Père Suffren, son confesseur, il semblait déjà dire le dernier des adieux au seigneur de Sainct-Simon, en lui témoignant sa résignation aux volonté divines, et le mépris qu’il faisait des honneurs et des grandeurs de la terre. Un abcès qu’il avait dans le corps s’étant crevé, de sorte que la fièvre qui y avait son siège vînt à s’évanouir avec l’évacuation de boue, l’on commença de reconnaître bientôt une parfaite guérison(31), qui ne produisit pas moins de joie dans le cœur de ceux-là nomément que Sa Majesté honorait de son amitié particulière, que son mal, de trois semaines et qu’on disait mortel, avait donné de tristesse et de douleur.

Ce fut dans un temps d’une parfaite santé que, peu après(32), Louis Treizième, notre monarque, en considération de tant de bonnes volontés que Monsieur le Premier(33) lui avait montrées, et à raison de tant de signalés services qu’il avait rendus à cet État, à divers combats, attaques, sièges et prises de villes sur les ennemis(34), il érigea en duché et Pairie sa seigneurie de Sainct-Simon(35). Comme sa Majesté le reconnaissait très fidèle et fort expérimenté déjà en ce qui est de la guerre, elle lui donna le gouvernement de Blaye sur la Garonne, l’une des places des plus importantes de ce Royaume pour en être l’une de nos clefs d’iceluy(36). L’année 1633, elle le fait chevalier de son Ordre, et lui donnant publiquement aux fêtes de Pentecôte le collier de Saint-Esprit(37) pour une marque évidente de l’estime qu’elle faisait de sa personne et du haut rang d’honneur où elle l’élevait. Nous ne pouvons nier que, peu de temps après, le Roy Louis le Treizième n’ait honoré d’autres personnes de la tendresse de ses affections mais aussi faut-il confesser, qu’il n’a jamais eu aversion de notre Duc(38) et quand cet illustre seigneur se démit de sa charge de la Petite-Écurie(39) ce n’a point été pour aucun mécontentement reçu de Sa Majesté, mais pour l’avancement de ses affaires domestiques, et peut-être pour ce que l’on ne jugeait pas qu’il fut bienséant qu’un Duc et Pair fut aucunement dépendant du  Grand Écuyer de France, qui parfois se donne sans duché, tel qu’a été de notre temps le sieur de Cinq-Mars(40), frère puîné du marquis d’Effiat. Le malheur de celui-ci, connu par toute la France, et la disgrâce fâcheuse de quelques personnes qui ont possédé quelques temps les bonnes grâces du Roy Louis Treizième, font paraître la singulière prudence et honnêteté d’esprit du Duc de Saint-Simon, qui n’a jamais montré sentiment quelconque ou de vengeance à l’encontre de ceux qui lui avaient ôté la première place qu’il tenait entre les favoris de Sa Majesté, ni froideur aucune envers ceux qui l’ont porté à quitter la Cour, sans autre bruit ou faire d’autres actions qui fussent des marques de mécontentement(41).

Il parut toujours extrêmement affectionné au service de son bon Maître et, quelques changements qu’il ait pu avoir dans les affections royales, il a toujours eu de grandes tendresses pour lui, et, quand il eût rendu l’esprit l’an 1643, nous remarquâmes dans Saint-Germain que de tous ceux qui vinrent prier Dieu auprès du corps et lui donner l’eau bénite, avant qu’il fût, hors de la chambre, il n’y en eu point qui témoigna plus de sentiments de douleur que ce Duc de Saint-Simon(42). Depuis, nous voyons combien il continue d’être fidèle au Roy Louis Quatorzième et à l’État, en ce que, particulièrement en ces derniers troubles continuels, l’an 1651, il s’est jeté promptement avec plus de quinze cents hommes, de son propre mouvement, dans sa place de Blaye(43), pour empêcher que les Espagnols ou autres ne s’en saisissent ; il a mis dedans un si bon ordre, avec les munitions nécessaires(44), et passe pour si valeureux capitaine, que ni les étrangers, ni les Bordelais, avec toutes leurs forces n’osent pas l’attaquer.

Des enfants qu’il a eus de Madame la Duchesse, sa femme, le fils aîné mourut en son bas âge la susdite année, et son corps fut porté de Paris en l’église cathédrale de Senlis pour être inhumé dans la sépulture de ses ancêtres(45) ».

Rédigeant ce texte vers 1653, l’auteur ne pouvait se douter que le Duc Claude, jouissant de l’estime de Louis XIV, qui sensible à la fidélité manifestée durant les troubles de son enfance, et appréciant sans doute l’accalmie qui succédait à l'agitation d’une vie bien remplie, se trouverait derechef frappé dans ses affections ; la mort d’une de ses deux filles, Marie-Madeleine, si joliment titrée, « Mademoiselle de la Ferté », précédant celle de la duchesse elle-même, en décembre 1670(46). N’avait survécu que Gabrielle-Louise, mariée au Duc de Brissac et qu’on voit figurer comme marraine du fils du sieur Le Pelletier, bailli de la Ferté, le 1er novembre 1663.

Ainsi apparaissait-il alors :

« que ce serait trop dommage
 qu’un duc si vaillant et si sage
 et de cent vertus posseseur
ne laissât point de successeur »(47).

Ce fut en octobre 1672, à Paris, qu’il se remaria à 65 ans, à Charlotte de l’Aubespine, d’une famille de secrétaires d’État, avec laquelle il avait des liens anciens, se trouvant avoir un cousin germain commun avec sa seconde épouse, prise pour lui et non pas pour la Cour. A tenter de transmettre, « un sang... descendu pur jusqu’à lui, et qui ne pouvait faire autrement dans les veines de ses descendants »(48), il verra ses vœux comblés par la naissance, en janvier 1675, d’un nouveau Vidame de Chartres, vivant assez longtemps pour le présenter officiellement à l’impressionnant Roi-Soleil ; mort à 86 ans, le 3 mai 1693, Claude de Saint-Simon ne laissait pas de léguer à son fils, avec sa vénération indéfectible pour le Roi Louis XIII, les bienfaits dont il lui fut redevable, et avec le duché pairie, le domaine fertois, auquel le mémorialiste réservera la prédilection que l’on sait(49).

 

François FORMEL
Chargé de la Conservation du Musée Saint-Simon